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« Ne pas enfermer la jeunesse »

Mar 05 Oct 2010 |20:00, Les Nouvelles Calédoniennes.

La jeunesse va mal ? Pas si sûr. Une étude commandée par la province Nord à l’Osas (Observatoire de la santé et des actions sociales) montre des 18-30 ans bien différents de l’image parfois véhiculée. Lorsqu’on leur donne la parole, ils sont bien ancrés dans la réalité et remettent en cause les préjugés. Questions à Pascale Cottereau-Reiss, docteur en psychologie.

  • Les Nouvelles calédoniennes : Être jeune en province Nord, une étude commandée par les élus de la province, est une photographie des 18-30 ans en 2006. Pourquoi cette enquête a-t-elle été lancée ?

Pascale Cottereau-Reiss : Il a été décidé d’engager une étude qui prendrait davantage en compte les particularités des jeunes à partir de ce qu’ils nous disent d’eux-mêmes et non de ce qu’on en dit. Nous avons alors fait le choix de les interroger à partir d’un questionnaire standardisé afin de pouvoir aborder un grand nombre de thèmes. Cette enquête devait servir à la fois, aux élus, d’outil de référence, mais aussi, pour tout un chacun, d’outil de communication. Nous avons publié cette étude sous deux formes : un livre de 270 pages contenant de nombreux graphiques et des analyses approfondies et une brochure de quinze pages qui rapporte les points les plus marquants de cette enquête. Aujourd’hui, nous démarrons une tournée communale afin de restituer les résultats de l’enquête auprès des jeunes afin d’en débattre avec eux.

  • Qui a pris la parole et sur quels thèmes ?

Nous avons interrogé 1 901 jeunes, soit un sur six, en prenant soin de respecter les réalités sociodémographiques de la population du Nord. L’Isee (Institut de la statistique et des études économiques, NDLR) a extrait un échantillon de jeunes à partir du recensement de la population de 2004. Ainsi, sur les 1 901 jeunes interviewés, 54 % sont des jeunes femmes, 46 % des jeunes hommes. 1 636 se déclarent Kanak, soit 78 % de la population, dont 136 se disent métis. 265 ont déclaré appartenir à une autre communauté. Enfin, pour la population kanak, 1 323 vivent en tribu (soit 81 %) et 313 au village. Nous nous sommes intéressés à leurs parcours scolaires, professionnels et familiaux, à leurs projets de vie, à leur vision du monde, leurs souvenirs, leur histoire et à leurs expériences intimes. Nous avons pris soin de rendre compte des résultats à partir de nombreuses comparaisons : selon le genre, la communauté d’appartenance, le fait de vivre au village ou en tribu, selon la commune de résidence, l’âge et le niveau d’études.

  • Quelle image a-t-on, en général, de la jeunesse en province Nord ?

En général, la jeunesse est très souvent envisagée comme posant des problèmes. Elle est décrite comme oisive, passive, désengagée, manquant d’ambition, de goût pour l’effort, de motivation, n’ayant plus de repères culturels. À cela s’ajoutent, pour la jeunesse kanak, d’autres stéréotypes hérités de l’histoire coloniale et encore très souvent véhiculés, les considérant par exemple comme réfractaires aux exigences du monde du travail ou de l’école parce que leur culture ne leur fournirait pas les prédispositions nécessaires à une insertion professionnelle et à la réussite scolaire selon les critères occidentaux. Aussi, notre étude s’est centrée sur leur manière d’être au monde, leurs aspirations, leur vision de l’avenir plus que sur les décompositions des liens sociaux ou leurs incapacités supposées.

  • Quels sont donc les préjugés qui volent en éclats ?

Les résultats montrent une jeunesse qui a des projets, qui participe à la transmission et à la transformation de la société, qui n’est pas aussi vulnérable que le suppose le discours véhiculé à son égard. La famille est omniprésente dans les entretiens. Elle a un rôle de soutien et d’accompagnement. Pour tous les jeunes, avoir un travail est important, c’est le premier projet qu’ils souhaitent voir se réaliser pour eux ou pour leurs enfants. Mais les résultats de l’enquête montrent une importante discrimination à l’endroit de la communauté kanak. De même, si la réussite dans les études est le premier vœu qu’ils souhaitent pour leurs enfants, en ce qui les concerne, les résultats montrent que les secteurs de l’enseignement et de la formation ne répondent pas à leurs attentes. Par ailleurs, dans un tout autre domaine, leurs propos montrent une jeunesse respectueuse des traditions, ancrée dans la réalité, lucide, active, qui a des aspirations et des idéaux accessibles, qu’elle peut réussir si on lui fait confiance, si elle est encouragée par des personnes qui comptent pour elle.

  • Vous parlez de « déséquilibres » dans la jeunesse. Quels sont-ils et quels risques représentent-ils ?

Il faut prendre la mesure des déséquilibres observés concernant la réussite dans les études, l’accès à l’emploi, les différences de revenus entre un jeune qui vit en tribu et un autre qui vit au village... Par exemple, par mois travaillé et pour un même niveau d’études, une jeune femme percevra moins qu’un jeune homme, un jeune Kanak aura un revenu inférieur à un jeune non Kanak. Il nous faut trouver les moyens de compenser ces inégalités, au risque de voir une partie de la jeunesse se marginaliser.

  • En conclusion, comment soutenir cette jeunesse pour son épanouissement ?

Si être jeune Kanak signifie « être un enfant du clan », le renvoyant à son capital social hérité de ses aînés, être jeune Kanak, c’est aussi « être jeune dans la société globale actuelle ». Ainsi, de la même façon, si la famille et la tribu ont un rôle de soutien, la société dans son ensemble doit créer les conditions d’intégration des spécificités de la jeunesse en mobilisant les ressources, les savoir-faire et les réseaux locaux. La difficulté résidant dans le fait de ne pas enfermer cette jeunesse dans les représentations que l’on a d’elle. Ceci étant valable pour tous les jeunes, quelle que soit leur origine.

Propos recueillis par Marjorie Bernard



05/10/2010
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