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Alcool: quand les jeunes trinquent

Après une longue phase de baisse, la consommation d'alcool est repartie à la hausse chez les moins de 25 ans en France. Et les politiques publiques de prévention ne sont pas à la hauteur.

Sur son vélo, ce matin du dimanche 8 mars, Christian n'a pas vu venir la voiture qui a emporté sa vie et blessé six de ses amis cyclos sur une petite route du Gers. Au volant, un jeune contrôlé avec plus d'un gramme d'alcool dans le sang. Ce genre d'affaire est malheureusement courant. En 2007, 250 conducteurs impliqués dans un accident mortel avaient moins de 24 ans, plus d'un tous les deux jours (1). Mais c'est bien au-delà de la route que l'alcoolisme des jeunes constitue un problème croissant de santé publique.

La principale alerte est venue de l'enquête internationale Espad (pour European School Survey Project on Alcohol and Other Drugs), dont les résultats ont été rendus publics fin mars (2). Chez les garçons, la part de consommateurs réguliers (au moins dix fois dans les trente derniers jours) à 16 ans est passée de 10% à 18% entre 2003 et 2007, et chez les filles de 5% à 9%. La proportion de jeunes régulièrement ivres est passée de 2,2% à 3,5%. Selon le baromètre santé de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (Inpes), la part des 20-24 ans qui font de même est passée de 6,6% à 8,7% entre 2000 et 2005 (3). Une partie de ses cuites finissent très mal. Entre 2004 et 2007, le nombre de personnes hospitalisées pour ivresse aiguë a augmenté de 12%. Chez les moins de 24 ans, il a bondi de 50%, de 9 000 à 13 500 (voir graphique).


De plus en plus jeunes
Chez les préados, l'alcool est le produit psychoactif le plus utilisé, selon l'enquête internationale Health Behaviour in School-Aged Children (HBSC) qui interroge les jeunes à 11, 13 et 15 ans dans l'ensemble des pays européens et au Canada. A 11 ans, 59% des jeunes en ont déjà consommé, à 13 ans la proportion est de 72%. L'âge moyen de la première ivresse est de 15 ans. A cet âge, un cinquième des garçons et 12% des filles ont été ivres dans les trente derniers jours. L'usage de l'alcool est de plus en plus précoce. La proportion de jeunes qui déclarent avoir déjà connu un épisode d'ivresse alcoolique à 15 ans au cours de leur vie est passée de 30% en 2002 à 41% en 2006. "L'enquête HBSC révèle que l'alcool connaît une nette augmentation de sa consommation régulière entre l'âge de 11 ans et 15 ans pour atteindre un niveau certes en deçà de ce qui est observé en population adulte, mais à peine inférieur à celui des jeunes de 17 ans", s'alarment les auteurs de l'étude (4). Cette situation est confirmée sur le terrain: "les mineurs consomment beaucoup d'alcool, de plus en plus jeunes, très vite et en grande quantité. C'est une nouvelle façon de s'amuser, un jeu, presque une compétition", estime le docteur Jean-Pierre Benoît, médecin psychiatre à la maison des adolescents de l'hôpital Cochin à Paris (5).

La grande majorité des jeunes ne boit pas, mais le retournement est d'autant plus frappant qu'il suit une longue phase de baisse de la consommation d'alcool dans notre pays. "Il ne faut pas la dramatiser, mais cela justifie que l'on s'en alarme", témoigne le docteur Alain Rigaud, président de l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa). Pour lui, on peut décomposer la population des jeunes en trois grands groupes. "La grande majorité des jeunes (entre 65% et 70%) n'est pas trop vulnérable, ces jeunes intègrent les règles de base, arrivent à se maîtriser, l'alcool reste occasionnel", commente-t-il. "A l'opposé, on a 10% de jeunes en danger, parmi lesquels la moitié boit très régulièrement, est aussi consommatrice de tabac et de cannabis de façon occasionnelle. Enfin, au milieu, on a une frange de 20% à 25%, intermédiaire, qui peut basculer et pour laquelle notamment le contexte, dissuasif ou pas, joue fortement."

Un substitut au joint
Plusieurs facteurs contribuent au phénomène. Notamment la répression croissante de la consommation de cannabis. "On a fait du chiffre avec des contrôles plus fréquents. Cela devient de plus en plus dangereux d'en consommer. D'où un transfert vers l'alcool", analyse Alain Rigaud. La part de jeunes consommateurs réguliers de cannabis à 17 ans a été divisée par deux entre 2003 et 2007, de 9% à 5% chez les garçons et de 4% à 2% chez les filles. Le binge drinking - boire très vite pour arriver à l'ivresse -, qui se développe depuis quelques années, ressemble comme deux gouttes d'alcool à un substitut au joint. Entre 2003 et 2007, la part de garçons de 17 ans ayant bu cinq verres ou plus en une seule occasion au moins une fois dans le mois est ainsi passée de 34% à 47%, selon l'enquête ESPAD. Chez les filles, l'effet est encore plus net: le même chiffre a augmenté de 23% à 39%.

Marketing ciblé
Les producteurs d'alcool ont leur part de responsabilité dans ce phénomène: "Ils affichent un discours de prévention, mais dépensent bien davantage en marketing ciblé sur les jeunes destiné à les faire consommer davantage", note Karine Gallopel-Morvan, maître de conférences en marketing social à l'université de Rennes I (6). Témoins ces "premix", tout spécialement conçus pour eux. Ça ne ressemble pas à une bouteille d'alcool, ça a le goût de jus de fruit, mais c'est bien de l'alcool, avec des taux de 4% à 8%. Qui plaît notamment aux filles. Whisky, vodka, apéritif anisé, vins, bières: tous s'y sont mis. Les industriels négocient avec les associations d'étudiants des tarifs spéciaux pour les soirées. Les open-bars - où vous consommez à volonté pour un prix fixe - y sont appréciés: binge drinking assuré... Sans compter les happy hours, ces "heures joyeuses" spécialement destinées aux jeunes, durant lesquelles on peut consommer pour pas cher.

Les producteurs utilisent toutes les ficelles possibles de la communication. "Dès qu'il y a des événements qui rassemblent les jeunes, on trouve de la publicité pour l'alcool, déclinée de multiples façons", poursuit la chercheuse. Le brasseur Heineken est un spécialiste des concerts et des événements sportifs. De même que la société Ricard qui, via "Ricard Live Music", sponsorise des concerts gratuits dans toute la France, accueillis à bras ouverts par les municipalités. Au-delà, de l'Internet à la mise en place de produits dans les films de cinéma, mais surtout via l'affichage urbain, la publicité pour l'alcool touche très directement les jeunes et accroît leur consommation, comme le confirme une étude internationale récente (7).

Ces lobbies diffusent un discours très semblable à celui des constructeurs automobiles ou les cigarettiers avant que l'autorité publique ne finisse par taper du poing sur la table: il faut prévenir et faire appel à la modération, les mesures coercitives ne servent à rien (8)... Ce discours a une part de vérité - la prohibition ne réglera pas le problème -, mais il vise surtout à éviter toute régulation plus stricte et à obtenir le maximum de place pour la publicité. Ces producteurs légitiment leurs analyses par les travaux scientifiques qu'ils financent, notamment à travers l'Institut de recherches scientifiques sur les boissons (voir encadré).

Au-delà, l'alcoolisme des jeunes traduit aussi un mode de vie. Boire est une façon de compenser. "Les jeunes sont pessimistes quant à leur avenir, les diplômes sont dévalorisés, l'emploi est précarisé. En même temps, on a l'obsession de la performance, d'être le premier... Le pacte entre les générations est rompu. L'alcool offre un refuge, c'est une façon de prendre du plaisir en se disant "c'est toujours ça de gagné"", note Alain Rigaud. Là aussi, il faut faire la part des choses. L'alcoolisme chez les jeunes ne date pas de la récente montée du chômage, et les jeunes d'aujourd'hui restent bien plus sobres que ceux des années 1950. N'empêche que l'incertitude en matière d'insertion n'arrange rien. La hausse de 40% du nombre de jeunes garçons au chômage entre avril 2008 et février 2009 ne va pas améliorer la situation...

Une petite tape au lieu d'un grand coup
Le projet de loi sur l'hôpital et la santé actuellement en débat au Parlement a été l'occasion de prendre plusieurs mesures à destination des jeunes. La vente d'alcool devrait être interdite aux mineurs, et non plus aux moins de 16 ans. Les ventes d'alcool au forfait ne sont plus autorisées, sauf dans les foires, salons et dégustations... En revanche, la publicité pour l'alcool est autorisée sur Internet, sauf pour les sites destinés aux jeunes ou ceux du domaine sportif, ce qui remplit d'aise les producteurs: "Le vin est lavé de tout soupçon. La raison l'a emporté. La ministre a tenu compte des inquiétudes exprimées par les parlementaires et la filière", se réjouit Marie-Christine Tarby, présidente de Vin et société, lobby de la filière viticole, particulièrement bien représentée sur les bancs de l'Assemblée nationale.

Les acrobaties du lobby de l'alcool
Quand l'Institut de recherches scientifiques sur les boissons (Ireb) - groupe de recherche financé par des producteurs d'alcool - dresse un état des lieux de la consommation d'alcool chez les jeunes, le vocabulaire est saisissant. Dès le titre, tout est dit: "Un panorama plutôt rassurant". La suite est sur le même ton: "des jeunes Français majoritairement sages", "des données qui évoluent assez peu", "une majorité de jeunes n'est pas ou peu concernée par l'ivresse", "les niveaux de consommation globale moyenne d'alcool par mois restent majoritairement modestes chez les mineurs de 13 à 17 ans"...

Difficile de nier l'évidence: "il ne s'agit pas d'oublier que 4 % en moyenne des jeunes ont de graves problèmes avec l'alcool", écrit l'Ireb, mais tout est fait pour relativiser. La modération a bien sûr du bon, mais ce discours légitime le lobbying des producteurs pour éviter toute réglementation supplémentaire. Il n'est pas innocent que l'Ireb produise un "dossier d'information" en plein débat à l'Assemblée nationale sur la santé. Il a d'autant plus de portée qu'il émane de chercheurs renommés, qui apportent ainsi leur crédit (1) aux alcooliers.

Le fin du fin revient à l'analyse du discours à propos de l'alcoolisme des jeunes: il "peut donner à penser aux jeunes eux-mêmes que ces comportements sont ceux de leur génération, ce qui n'est pas le meilleur message à leur adresser"... Pour éviter que les jeunes boivent, il ne faut pas dire qu'ils le font...

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NOTES
L'alcool n'est qu'un exemple parmi d'autres, bien d'autres secteurs s'assurent l'appui de chercheurs pour légitimer leurs pratiques.
Contrairement aux politiques de sécurité routière, le gouvernement n'a pas décidé de frapper fort. Les jeunes vont donc demeurer largement confrontés à la publicité pour l'alcool, qu'il s'agisse d'affichage ou de presse, et demain sur l'Internet. "Il faudrait agir sur tous les fronts. On assiste à une véritable désinformation de la part des producteurs. On boit moins, mais encore beaucoup trop en France. D'ailleurs, la mise en avant du problème de l'alcoolisme des jeunes ne doit pas masquer le phénomène d'ensemble", explique Catherine Hill, épidémiologiste à l'Institut Gustave-Roussy et auteure d'un rapport non publié sur la consommation d'alcool en France, qui met notamment en évidence la très faible taxation de ces produits. "On sait aussi construire des messages d'avertissement sanitaire qui ont un effet sur les comportements des consommateurs. Ceux qui figurent aujourd'hui sur les bouteilles d'alcool ou les publicités ne sont pas efficaces et peu visibles.", complète Karine Gallopel-Morvan.
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Résistance culturelle
Brider un peu la communication des alcooliers aurait un impact sur la consommation, mais ne réglera pas la question. La difficulté est de concilier les plaisirs légitimes d'une consommation modérée et l'impact négatif sur la santé d'une consommation qui dépasse les limites, elles-mêmes différentes suivant les individus. La difficulté est d'autant plus grande chez les jeunes qui mesurent mal la portée de leurs actes. La culture de la prévention et les politiques qui vont avec ne sont pas encore au rendez-vous: "Les moyens financiers ne sont pas à la hauteur. On cible sur le risque médical, mais il faut aussi promouvoir une éducation à la santé beaucoup plus large. C'est un domaine dans lequel la France a un retard évident, il existe une sorte de résistance culturelle dans ce domaine", conclu Alain Rigaud.

Louis Maurin
Alternatives Economiques -  n°280 - Mai 2009

Notes
(1) Chaque année, l'alcool fait 20 000 morts, dont plus de 1 000 sur les routes.

(2) "The 2007 Espad Report", disponible sur www.espad.org Voir aussi la synthèse "Alcool, tabac et cannabis à 16 ans", Tendances n° 64, Observatoire français des drogues et toxicomanies, janvier 2008 (www.ofdt.fr).

(3) Baromètre santé 2005, François Beck, Philippe Gilbert et Arnaud Gautier (dir.), éd. Inpes, novembre 2007.

(4) La santé des élèves de 11 à 15 ans, par Emmanuelle Godeau, Catherine Arnaud et Félix Navarro (dir.), éd. Inpes, août 2008.

(5) Le Monde, 11 mars 2009.

(6) Auteure de "Producteurs d'alcool: un marketing sur mesure pour séduire les jeunes", La santé de l'homme n° 398, novembre-décembre 2008.

(7) Voir "Impact of Alcohol Advertising and Media Exposure on Adolescent Use", Alcohol and Alcoholism, janvier 2009.

(8) La pratique est ancienne. C'est ainsi qu'ils ont obtenu de vider partiellement de son sens la loi Evin de 1991 réglementant la publicité sur l'alcool. Voir "Comment le lobby de l'alcool bloque la loi Evin", Alternatives Economiques n° 119, juillet 1994, disponible dans nos archives en ligne.



24/05/2009
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