Après Blog Service

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Avoir 20 ans dans sa chambre d’enfant

09 mai 2012, le blog de Benoît Hopquin.

 

Ces trois-là ont 23 et 24 ans. Ce sont des jeunes bien dans leur tête. Ils se construisent une vie

avec constance mais sans s’énerver. Ils bossent ou étudient quand il le faut, font la fête parce qu’il le faut.

Tout va bien donc. Tout irait bien plutôt. Sauf qu’à l’âge où on rêve de larguer les amarres, Noémie Le Clech, Pierre Charton et Adrien Brand vivent toujours chez leurs parents, à Sucy. Nul syndrome de Tanguy dans cela, juste l’effet de la crise immobilière.

De leur situation, ils ne veulent surtout pas tirer des larmes de compassion. Ils parlent d’eux avec humour, manient à merveille  l’autodérision.

 

Noémie Le Clech. © Antonin Sabot / LeMonde.fr

 

Noémie  Le Clech a un art consommé du sketch quand elle raconte sa chambre d’enfant, 16 mètres carré dans le pavillon familial, où elle revient régulièrement poser ses valises, entre deux fugues ratées.

La jeune femme travaille depuis trois ans et trois mois dans la mairie d’une commune voisine, au service de l’état-civil. Elle gagne 1400 euros. Ce n’est pas énorme mais, avec la sécurité de l’emploi et une caution parentale, il y a en principe de quoi aguicher plus d’un propriétaire. Pensait-elle.

Dès la première paye, elle commence à prospecter le marché mais découvre le niveau prohibitif des loyers. Douche froide. Elle se décide pour une colocation à deux, trouve un bon plan : une petite maison que laisse un membre de la famille partant en retraite.

Son père rafraîchit le logement. La jeune femme s'installe. Arrivent les premières anicroches, les premières mésententes. "La colocation s’est mal passée", abrège Noémie Le Clech. Six mois après, c'est le retour chez les parents, tête basse. "Ma mère était contente que je revienne, mon père un peu moins."

Noémie Le Clech relance les recherches. "Cette fois, j’ai eu envie d’habiter toute seule." Le budget est serré, on l’a dit, elle le sait. Après avoir fait une simulation sur le site Internet de la CAF, elle sait pouvoir compter sur 300 euros d’aide au logement. Avec ça, elle peut monter jusqu’à 700 euros de loyer par mois. Ce n’est pas Byzance pour trouver à vingt kilomètres de Paris, mais ça doit passer.

De fait, ça passe. Noémie Le Clech déniche un deux-pièces de 46 mètres carré, juste à côté, à Marolles. Un petit truc sympa avec un bout de jardin en prime. Ca sort légèrement du budget : 710 euros plus les charges. Mais, moyennant la garante écrite des parents, le dossier est accepté. Le père donne à nouveau un coup de peinture. "Il est très bricoleur", explique sa fille. Quelques meubles de récup et la voilà chez elle.

Mais, trois mois après son installation, elle apprend qu’elle n’a finalement pas le droit à l’aide au logement. "On m’a expliqué à la CAF que le site n’était pas à jour." Le loyer, les charges, l’assurance lui mangent 800 euros le 1er du mois. Ensuite, il faut vivre trente jours avec les centaines d’euros qui restent. C’est infaisable mais Noémie Le Clech s’obstine, grignote les 5000 euros d’épargne qu’elle a mis de côté.

Puis la Twingo de 1994 a commencé à exiger de grosses réparations, asséchant les dernières économies. Il a bien fallu se résoudre à donner son préavis. Noémie Le Clech retrouve sa chambre. "Ma mère était toujours contente…" La revenante a entassé ses meubles dans le grand sous-sol. Elle en est là depuis six mois, retrouve le soir la table familiale.  "Je participe aux courses", précise-t-elle.

La jeune femme raconte ses allers et venues entre deux éclats de rire. Mais on sent bien que ses pérégrinations immobilières lui pèsent comme lui pèse de vivre aux crochets de ses parents, comme lui pèse de devoir retrouver ses amis dans ce lieu forcément de régression.

Ils ne se moquent certainement pas, Lisa, Loïc, Frédéric et tous les autres copains et copines connus au collège ou au lycée, à Sucy. Ils sont souvent dans la même situation, condamnés par le prix de l’immobilier à un mode de vie d’adolescent attardé. Ils se donnent rendez-vous dans le salon des parents puis ils sortent manger à l'extérieur. Le week-end, ils s’éloignent dès qu’ils peuvent, organisent une sortie prétexte pour respirer, se dire qu’ils sont bien adultes.

Noémie Le Clech ne sait plus que faire. Trouver une autre location qui lui dévorera fatalement son salaire et la laissera en survie pour le reste ? Patienter quelques années à la maison comme lui conseillent sa mère et même son père, mettre de l’argent de côté, le temps de se payer un appart, petit forcément mais bien à soi. La jeune femme a fait des simulations. Pour un deux-pièces dans le secteur, il lui faudra s’endetter pendant 25 ans. Elle aura près de cinquante ans quand il sera bien à elle. Cinquante ans!

Au moins son CDI, son poste de fonctionnaire autorisent-ils Noémie Le Clech à se projeter dans les années. Vivant dans la même rue, à moins de cent mètres, Pierre Charton n’a même pas ce luxe. Il travaille dans le milieu du spectacle, est abonné aux contrats à durée déterminée et pour le moment donc à sa turne de 12 mètres carré, avec certes une porte donnant sur l'extérieur et lui apportant l'apparence de l'autonomie.

 

Pierre Charton. © Antonin Sabot / LeMonde.fr

 

Pierre Charton aime décrire la sidération de ses interlocuteurs quand il pousse la porte des agences. Quand il montre ses fiches de paye erratiques, 2000 euros un mois, zéro le suivant, on lui fait comprendre son outrecuidance. "On refuse mon dossier avec de gros yeux." Il a essayé à Paris. "Je me suis fait rembarrer." Il a élargi à la proche banlieue, à Alfortville, à Nogent-sur-Marne, à Saint-Maur, à Champigny. "Je me suis fait rembarrer aussi."

Parfois, les agents immobiliers ont eu la bonté de prendre son dossier mais il n’a jamais été recontacté. Si, une fois, pour visiter un 55 mètres carré. « C’était un cube très drôle mais invivable » et loué tout de même 1100 euros par mois. Un rogaton du marché, un de ces appartements sparadrap qui collent au doigt des agents immobiliers.

Pierre Charton a essayé toutes les combines. Il a occupé un studio à Montreuil, un bon plan obtenu par le beau-père d’un ami. Ca n’a pas duré, malheureusement. La famille a récupéré le bien. Il a essayé les colocations dans des maisons, à Saint-Maur ou Sucy, 1500 euros par mois à se partager à trois ou quatre, intermittents du spectacle comme lui et comme lui rejetés par les agences.

A Sucy, par exemple, la propriétaire n’était vraiment pas tatillonne avec les fiches de paye. Elle a même accepté une ristourne sur les premiers mois de loyer, en échange de travaux de rafraîchissement. "On a eu la maison sans trop de soucis. Elle était immense, parfaitement située." Mais la bonne affaire s’est révélée une escroquerie. La baraque engloutissait 5000 euros en chauffage et encore fallait-il garder son manteau dans le salon. La plomberie était à bout de souffle, le reste était à l'avenant. "On a appris qu'il était de notoriété publique dans le quartier que cette maison était une arnaque."

Pour ajouter aux déboires, le travail s’est fait plus que rare et Pierre Charton a dû grignoter dans ses économies personnelles pour payer sa quote-part. A un moment, il a bien fallu partir. Les locataires n’ont jamais récupéré leur caution.

Le jeune homme plaisante de ses mésaventures, les tourne en burlesque. Mais c’est  là une forme de pudeur. Il est retourné chez son père et certains soirs ne sont pas sans états d’âme. Le travail étant à marée basse, le jeune homme a repris des études de géographie à l'université de Créteil.

 

Adrien Brand.© Antonin Sabot / LeMonde.fr

 

Pour Adrien Brand, cela devrait être a priori plus facile. Il boucle des études en kinésithérapie, achève un stage dans un cabinet qui est prêt à l’embaucher. Il devrait gagner correctement sa vie. Sa compagne est infirmière. Mais même ces situations stables ne leur garantissent pas un logement décent. "Ce n'est pas pour tout de suite. Il va nous falloir montrer des feuilles de paye sur plusieurs mois et tout ça pour espérer un truc minuscule. Je reconnais que nous avons été habitués à un certain confort, à de l’espace, à un jardin et qu’il est difficile de s’en passer."

Adrien Brand a une amie qui étudie à Berlin. "Les loyers sont beaucoup moins chers qu’ici", sait-il. Et il n’y a pas que ça qui soit hors de prix. Il compare le coût d’une soirée entre amis à Paris ou à Nancy. Il n’y a pas photo. "Sans l’aide de nos parents, nous ne nous en sortirions pas", avoue l’étudiant. C’est un réconfort et en même temps un poids. Les trois amis partagent le sentiment que cette maison des parents où ils sont aujourd’hui scotchés contre leur gré, jamais ils ne pourront se l’offrir, même dans dix ans, même dans trente ans.

"La déprime nous guette", lance soudain Adrien Brand, tout sourire. Il est vingt heures. Le trio s'ébroue. "Où est-ce qu’on va manger ce soir ?" Deux ou trois adresses sont soupesées. Untel doit les rejoindre. Il faut appeler une autre pour donner le lieu du rendez-vous. Les amis se remettent à se charrier comme ils se charrient depuis toujours.

On referme le calepin, on rit avec eux. On se dit qu’en effet il n’y a pas mort d’homme à vivre dans sa chambre d’enfant, quand on a passé vingt ans. Mais qu’il y a quand même quelque chose qui cloche quand une société ne sait pas proposer autre chose.



11/05/2012
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