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Ces festivals qui font bouger la France

Stéphane Davet, avec Odile de Plas - LE MONDE 2 | 12.06.09

La sensation de l'été français, c'est la venue, le 16 juillet à Carhaix (Finistère), du chanteur américain Bruce Springsteen, le " Boss ", rare et cher, et ayant la réputation de fuir les festivals en général. Carhaix est une petite ville du Centre Bretagne qui organise un rassemblement singulier dont le nom, sans logique par rapport à son propos, a d'abord fait ricaner les urbains : les Vieilles Charrues. L'expansion du festival, passé de 500 fêtards en 1992 à près de 200 000 spectateurs aujourd'hui, a été spectaculaire et a reposé sur un slogan répété par son fondateur et ancien président (aujourd'hui président d'honneur), Christian Troadec, élu maire (gauche alternative) de Carhaix depuis 2001 et conseiller régional depuis 2004 : " Vivre, décider et travailler au pays. "

Faut-il accorder des subventions publiques à un festival produit par la multinationale du divertissement Live Nation ? Mastodonte surprise et contesté de l'été 2008, le Main Square Festival d'Arras (du 2 au 5 juillet 2009, avec Coldplay, Lenny Kravitz, Franz Ferdinand…) est à nouveau l'objet d'une polémique. Le réseau Raoul (Rassemblement amical des organisateurs et utilisateurs de lieux de musiques actuelles en Nord-Pas-de-Calais), qui comprend 17 structures, demande le retrait des subventions publiques accordées par le département et la région (100 000 euros chacun). " Nous ne nions pas l'impact d'un tel événement en termes d'image et d'économie, mais nous ne pouvons fermer les yeux sur la nature de son organisateur et de sa stratégie monopolistique mondiale ", explique Boris Colin, vice-président du Raoul. Depuis cette année, le Main Square est détenu à 51 % par Live Nation France Festivals, filiale de Live Nation (3,7 milliards de chiffre d'affaires, producteur de Madonna et Jay-Z). " C'est une société française, qui paie ses impôts, rétorque France Leduc, fondatrice du festival. Je ne vois pas pourquoi j'aurais à me justifier pour une manifestation qui rapporte autant à tout le monde. Nous sommes en période de crise, tous les festivals ont besoin d'aide. Si demain Live Nation se retire, le festival disparaîtra. " A un mois de l'événement, le Main Square a baissé ses tarifs de 40 % pour relancer sa billetterie .

Les Vieilles Charrues s'offrent Springsteen, prouvant qu'en matière de festival aussi, le militantisme paie. A chacun sa recette. Ainsi les Nuits secrètes, captivant 50 000 personnes dans les rues d'Aulnoye-Aymeries (Nord), une ville de 9 000 habitants, a cherché une démarche originale pour réussir son ancrage loin des transhumances habituelles de l'été. A 15 km de Maubeuge, en Avesnois, la cité ouvrière a été au cœur de la crise sidérurgique des années 1980, une chape de plomb que la municipalité communiste voulait casser auprès des jeunes en particulier. Pour retrouver ses valeurs par la culture, Aulnoye-Aymeries propose des têtes d'affiche gratuites – telle Marianne Faithfull, figure mythique de la pop anglo-saxonne – sur la grande scène devant 12 000 personnes. Mais la face cachée est payante : ce sont les découvertes, facturées entre 6 et 9 euros, avec l'idée culottée de ne pas connaître le contenu du programme, de parier sur un parcours secret, pour des concerts partagés par 100 personnes au maximum. Un plateau sur mesure, dans des lieux peu communs de la ville.

COIN PERDU CHERCHE TÊTE D'AFFICHE
Très différents par leur taille (près de 10 millions d'euros de budget pour les Vieilles Charrues en 2009, 900 000 euros pour les Nuits secrètes), leur histoire et leur concept, ces deux festivals ont pourtant partagé une même ambition d'origine : revaloriser un territoire. Pionnier en la matière, le festival des Eurockéennes avait marché dès 1989 sur les traces des énormes festivals anglo-saxons, avec pour proposition de base de désenclaver le Territoire de Belfort, économiquement fragile et politiquement invisible. Au milieu des champs, plus exactement sur une presqu'île, celle de Malsaucy, au bord d'un lac où nagent les canards, les Eurockéennes ont suivi l'exemple de Glastonbury, le plus gros festival rock de Grande-Bretagne, où Springsteen se produira également cette année.

Vieilles Charrues ou Nuits secrètes participent à l'extrême diversité des quelque 1 200 festivals de musiques actuelles recensés en France entre juin et septembre. Comment peut-on ingérer autant de festivals dans un si court été ? Car il n'y a pas que la musique, mais aussi la danse, le théâtre, la musique classique, le cinéma, ou le tout mêlé, sans compter les sirènes de l'étranger. Pas d'indigestion pourtant, et toujours autant d'appétit. Dans le lot, des festivités purement locales, mais aussi pléthore d'événements d'ambition régionale, voire nationale. Tous cousins, mais pas tous copains.

Depuis Woodstock, on sait que la musique populaire peut attirer les foules dans les endroits les plus reculés. Les Américains ont créé Woodstock et toutes ses déclinaisons, un art en soi, celui de poser sur des prairies des centaines de milliers de jeunes en quête de fête, de rencontres et de situations exceptionnelles – du coup de chaleur au bain de boue, en passant par l'expérimentation de nouveaux produits hallucinogènes. La France a rattrapé son retard dans les années 1990.

A côté des éléphants, comme les Francofolies de La Rochelle à la mi-juillet, une myriade de manifestations d'été a fleuri, dont beaucoup sont capables, bizarrement mais démocratiquement, d'attirer des grands noms de la chanson française ou de la pop internationale dans des endroits aussi inattendus que Malestroit, Monts, Hérouville-Saint-Clair, Clisson, Saint-Denis-de-Gastines, Montendre, Six-Fours ou Onet-le-Château…

La crise du disque (– 50 % de ventes de CD en cinq ans) peut expliquer la profusion : privés d'une part importante de leurs revenus, beaucoup d'artistes ont choisi de reprendre la route pour compenser ce manque à gagner. Mais, paradoxalement, cette multiplication d'événements va de pair avec une standardisation de leurs propositions et réduit les cités festivalières à des villes étapes. Même Carhaix n'y échappe pas.

Parfois accusés de céder au consensus mou, les choix artistiques des Vieilles Charrues parient sur les rencontres des générations. Sur l'immense prairie du site de Kerampuilh, le punk et sa maman, le rasta et son papa et des centaines de bandes de potes équipés pour trois ou quatre jours de fête, ont guinché sur Iggy Pop et Charles Trenet, The Cure et Pierre Perret, Louise Attaque et Joan Baez, comme ils le feront cette année avec NTM et Francis Cabrel, au milieu d'une marée humaine hérissée de drapeaux bretons. Autres clés de l'ambiance festive, des places à petits prix (32 euros, en 2009, pour une journée d'une vingtaine de concerts), les campings gratuits et l'accueil enthousiaste des bénévoles.

Au début des années 1990, Carhaix et ses 8 000 habitants s'assoupissaient dangereusement, dans un Centre Bretagne – le Kreiz Breizh – vieillissant. " La région était minée par l'exode rural, la désuétude des infrastructures ", explique Loïck Royant, nommé en 2009 directeur des Vieilles Charrues après six années de bénévolat. Capables aujourd'hui de fournir le nec plus ultra du gigantisme rock, les Vieilles Charrues ont commencé à faire jouer leurs premiers invités sur la remorque d'un tracteur, dans le cadre d'une fête d'étudiants à l'ambiance potache. Le bouche-à-oreille fera rapidement de la capitale du no man's land breton l'un des plus imposants lieux de rendez-vous des musiques populaires. 3 000 festivaliers en 1994, 20 000 en 1996, 100 000 en 1998, plus de 150 000 à partir des années 2000… Un succès facilité sans doute par la tradition festivalière du Grand Ouest nourrie par des événements comme l'Interceltique de Lorient ou le festival de Cornouaille à Quimper.

En décrochant Bruce Springsteen, les Vieilles Charrues ont réussi le coup de l'été. Mais il a évidemment un prix. Pharaonique. Malgré la clause de confidentialité du contrat, on estime à près de 1 million d'euros le coût du spectacle. Un record pour l'événement breton (le précédent était détenu par le concert de Johnny Hallyday, en 2006, estimé à près de 500 000 euros) et dans l'histoire des festivals français.

" Les négociations avec les Américains ont duré trois mois, raconte Jean-Philippe Quignon, codirecteur artistique des Charrues. Ils voulaient connaître le festival dans ses moindres détails. Nous leur avons même transmis un petit film sur l'histoire des Vieilles Charrues. On nous a assuré que Springsteen avait été sensible à la réussite d'un événement dans une zone rurale défavorisée. "



13/06/2009
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