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«Clamer ma désapprobation»

Interview | 21 janvier 2011, Libération. Par GILLES RENAULT

Photographie. Le Sud-Africain David Goldblatt qui, à 80 ans, fait l’objet de deux expositions à Paris, revient sur un demi-siècle d’engagement, avant et après l’apartheid.

Khaululwa Pali, Kayelitsha, Cape Town, 2010, série des "Ex-Offenders". - David Goldblatt Courtesy Marian Goodman Gallery Paris

Sur deux murs opposés de la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris, les portraits de Sylvia Gibbert-Melrose et Miriam Diale se font face. Un gouffre sépare les deux femmes, pourtant géographiquement voisines, puisque vivant à Johannesbourg, la plus grande ville d’Afrique du Sud, dans les années 70. La constatation est d’autant plus saisissante que l’une et l’autre prennent strictement la même pose. Allongées sur leur lit, les jambes repliées, fixant l’objectif. Sauf que, manifestement, l’une bénéficie d’un certain confort (radio, lampe de chevet…), tandis que l’autre vit dans le dénuement. La première est blanche, la seconde, noire, et toutes deux résument le quotidien ignominieux qui a caractérisé l’Afrique du Sud de 1948 à 1990. Un demi-siècle durant, le photographe David Goldblatt a ainsi documenté cette société qui était la sienne, évitant tout sensationnalisme pour cerner au plus juste les communautés noire et blanche de l’époque, séparées par cette balafre dénommée apartheid qui allait marquer les esprits et les corps. Complétant ce projet au long cours, baptisé «TJ», Goldblatt présente aussi une autre série de photos, des années 2000, où il a demandé à d’anciens condamnés de poser à l’endroit où ils ont commis leur méfait et de raconter leur déchéance quasi mécanique - père absent, chômage, alcool, défonce… Façon de démontrer que si les inégalités perdurent, elles se situent désormais sur le terrain socio-économique.

Octogénaire d’une étonnante vivacité, David Goldblatt était il y a quelques jours à Paris, le temps d’évoquer ce parcours qui a fait de lui une des figures majeures (avec Guy Tillim, Roger Ballen) de la photographie sud-africaine.

Pourquoi une reconnaissance internationale si tardive ?

Mes premières expositions à l’étranger, au milieu des années 70, n’ont pas suscité d’intérêt particulier. Je me souviens même d’une, à Londres, où deux vieux messieurs représentant une publication juive avaient vu une de mes photos montrant deux jeunes Noirs en train de jouer du violon et conclu que je soutenais l’apartheid. Un comble ! Puis les choses ont commencé à évoluer. L’essor de la télévision a fait que la situation en Afrique du Sud a été portée à la connaissance de plus en plus de monde et parallèlement, la photographie a aussi pris une place croissante dans la vie des gens et son marché s’est développé. Ce dont j’ai sans doute profité, comme tant d’autres.

Comment travailliez-vous au temps de l’apartheid ?

Le simple fait d’être blanc me conférait un statut particulier. J’avais une liberté de mouvement absolue. Cela posé, la censure existait. Le gouvernement avait de nombreux informateurs, la police était partout et on surveillait qui faisait quoi, ce qui était publié, filmé. Mais mon travail n’était pas dans le collimateur, dans la mesure où j’ai opté pour une démarche oblique : je ne photographiais pas la répression, les émeutes. J’ai eu droit à quelques questions, des pellicules planquées dans les chaussettes, mais rien de sérieux comparé à certains confrères noirs qui étaient frappés, jetés en prison.

A Johannesbourg, nous avions un théâtre communautaire, le Market Theatre, qui fut un endroit très important dans l’histoire culturelle du pays car c’était sans doute l’unique lieu qui avait décidé ne pas tenir compte de la discrimination raciale, sur scène comme dans le public. Effet pervers, les autorités s’en servaient aussi en l’exhibant chaque fois qu’il y avait une délégation étrangère. J’ai commencé à exposer au Market Theatre en 1978, le lieu était aussi petit que sa symbolique était grande. Je gagnais ma vie comme photographe professionnel et bougeais beaucoup en Afrique du Sud et dans les pays limitrophes, où notre passeport était accepté, Zambie, Zimbabwe, Madagascar, Lesotho, Malawi… Je travaillais pour la presse, New York Times, Sunday Times, The Observer, Paris Match, et la publicité. Mais pas en studio, car j’ai toujours désiré rester en prise directe avec la réalité.

Comment réagissait la communauté noire à vos sollicitations ?

L’expérience m’a appris que si l’on traite les gens avec respect, ils en font de même. La plupart m’ont ouvert leur porte avec plaisir. Je dois dire qu’aujourd’hui, lorsque je me rends dans des endroits possiblement dangereux, je suis accompagné d’un garde du corps ; mais autrefois, j’étais toujours seul, ou avec un assistant, mais qui n’était pas armé.

 

Eprouviez-vous ce sentiment de culpabilité qui irrigue par exemple l’œuvre littéraire de Coetzee ?

Evidemment. Impossible de vivre autrement à cette époque en Afrique du Sud. La photographie a été ma façon de clamer ma désapprobation.

 

Et maintenant la ségrégation est d’ordre économique, un phénomène qui n’est plus spécifiquement sud-africain.

Certes, mais je dénonce le fait que la politique qui est menée, au lieu de combattre cette réalité, l’amplifie et porte préjudice à l’ensemble de la société. La plupart des élus ne se soucient que de garder leur petit pouvoir. Je ne leur fais pas confiance et refuse toute forme de récupération. L’art doit rester à sa place : critique, autonome, iconoclaste, interrogateur.

Quelle a été selon vous l’impact de la Coupe du monde sur le pays ?

Le Mondial a amadoué les gens, mais à quel prix ? Une hystérie de masse pour du vent.Au-delà de l’amélioration des infrastructures, on a dépensé je crois entre 16 et 17 milliards de rands (1,6 et 1,7 milliard d’euros) dans la construction des stades. Or, je crois qu’un peu plus de 3% des écoles du pays sont dotées de bibliothèques. Avec moins de 8 milliards de rands, toutes en auraient une aujourd’hui. Voilà le choix qu’on a fait : le divertissement. Et toujours pas d’électricité, d’eau dans tant d’endroits. L’éducation devrait tellement être prioritaire. Prenez la trentaine de personnes que j’ai rencontrées pour mon récent projet sur les ex- délinquants : à aucun d’entre eux on n’avait enseigné les maths, les sciences, même l’anglais, juste des bases pour être jardinier ou cuisinier. La génération post-apartheid ne bénéficie pas de meilleurs outils éducatifs qu’il y a vingt ou trente ans.

Comment avez-vous abordé ces anciens criminels ?

Il faut savoir que tous ont été payés, environ 80 euros. Pour moi, c’était une forme de reconnaissance. Certains sortaient de prison et ils sont très pauvres. Je me suis également engagé à ne tirer aucun avantage financier de ces photos. Tous les bénéfices éventuels des ventes sont destinés à un programme de réinsertion. Beaucoup de ces êtres étaient contents de raconter leur parcours à quelqu’un qui n’est ni un juge ni un policier. Je ne leur demandais pas une reconstitution. Je voulais juste faire une photo aussi sobre que possible et les inciter à relater leur histoire. Cela revêtait souvent une dimension cathartique. Je n’ai pas la prétention d’avoir fait quelque chose d’unique, mais d’utile, j’espère.

Des raisons d’être optimiste pour l’avenir de votre pays ?

La plupart des gens y sont bienveillants. En tant que Blanc, j’ai rarement éprouvé un sentiment d’hostilité. Après l’apartheid, il n’y a pas eu de guerre civile, nous avons une très bonne constitution, un excellent système judiciaire. Il faut surmonter la corruption, les petites ambitions personnelles. Mais notre démocratie n’a que quinze ans.

 

Peut-on parler d’école sud africaine de la photo ?


L’apartheid et l’isolement qui en a découlé nous ont «préservé» des effets de mode. Le conceptualisme, le constructivisme, le déconstructivisme, tout ça nous est passé au-dessus de la tête et beaucoup de jeunes photographes activistes sont apparus durant les années 80, jouant un rôle important en suivant les émeutes, les conflits. Ils ont archivé le pays. Je n’aime pas trop les classifications, mais on observe à l’évidence dans la photographie sud-africaine une envie durable de cerner les diverses facettes de la société : le mouvement lesbien, la mode des rues… Cela forme-t-il un mouvement ? Je l’ignore. Mais l’énergie, la vitalité prédominent, et c’est passionnant.

 

David Goldblatt TJ Fondation Henri Cartier-Bresson, 2, impasse Lebouis, 75014. Jusqu’au 17 avril. Rens.: 01 56 80 27 03. Et à la galerie Marian Goodman, 79, rue du Temple, 75003. Jusqu’au 19 février. Rens. : 01 48 04 70 52. Catalogue 316 pp., éditions Contrasto.


22/01/2011
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