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Comédies: l'amour plus fort que les classes sociales

Les Inrocks, le 27/11/2011 | 17H00

Retour sur trois comédies populaires à succès et leur programme commun : affirmer que l’amour est plus fort que la violence de classe.

 "Intouchables" : le mot est dans toutes les bouches, le film sous tous les feux. Parce qu'en première semaine d'exploitation, il réunissait déjà 2,2 millions de spectateurs. Mais surtout, fait rare, la fréquentation a cru de 45% la deuxième semaine. En dix jours, le film a ainsi cumulé plus de 5 millions d'entrées. D'autres chiffres ne manqueront pas de tomber les prochaines semaines, et les médias s'ébahiront encore de l'adhésion massive que remporte le film.

Beaucoup de gens ont envie de voir Intouchables, beaucoup l'adorent déjà : tant mieux. Des critiques, dont nous, ne l'aiment pas du tout et l'ont écrit : tant mieux aussi - même si on sent de-ci de-là que ça coince, que ce pluralisme d'opinions est plus suspect qu'une totale unanimité.

 

La feuille de route de la comédie française

D'Intouchables, on écrit que c'est un phénomène. Comme si son succès l'exceptait complètement du reste du cinéma français, en faisait un objet entièrement original et nouveau. On voit bien ce qui fait la singularité du film : le choix d'inscrire un personnage de tétraplégique dans une comédie, le léché visuel "à la Michael Mann" de certaines séquences (comme l'intro fausse piste), et surtout l'irruption d'Omar Sy comme star comique - même si justement on peut regretter que le film évince la part la plus excentrique du comédien telle qu'elle s'exprime dans le SAV sur Canal+ (humour abstrait, goût du transformisme et des déguisements criards) pour aussitôt le re-sociologiser, le ramener à un stéréotype très identifié de gars des quartiers à la langue bien pendue.

Mais contre la loi des chiffres qui l'instaure "phénomène", on pourrait tout autant dire que le film ne s'extrait qu'en très peu d'endroits d'une véritable feuille de route de la comédie française d'aujourd'hui. Qu'il dialogue étroitement avec beaucoup d'autres films et qu'un seul scénario type semble aujourd'hui dominer le cinéma populaire : camper deux territoires sociaux opposés, rire un moment du léger désordre entraîné par leur collision et s'émouvoir ensuite de ce que le sentiment très particulier de deux individus triomphe de l'appartenance très générale à une classe sociale.

Ce sentiment peut être amoureux (entre un grand bourgeois et sa femme de ménage espagnole - Les Femmes du 6e étage ; une commissaire d'art contemporain et un prolo un peu fruste - Mon pire cauchemar) ou simplement amical (entre un aristo tétraplégique et son aide à domicile - Intouchables). Si les deux premiers films sont également des succès, il n'est peut-être pas indifférent que ce soit une histoire d'amitié, et bien sûr une amitié entre hommes, qui, mieux encore que les histoires d'amour, ait pu rallier tous les suffrages et fait chavirer les coeurs. L'amitié est plus désintéressée, plus du côté de la pure solidarité, et c'est manifestement à cette utopie-là, purement fraternelle, que les spectateurs français avaient le plus envie d'adhérer.

 

Tension érotique et différence de classes

Outre cette même dramaturgie visant à retricoter à l'amiable tout ce que l'ordre social a défait, les correspondances sont nombreuses dans ces trois films. A commencer par l'étonnante bienveillance de ces films pour les bourgeois adultes et l'acharnement, dans au moins deux d'entre eux (Intouchables, Les Femmes du 6e étage), sur leurs enfants (réacs, accrochés à leur patrimoine). Mais on se concentrera plutôt sur deux troublantes similitudes.

La première concerne le sexe. Plus précisément la vitalité sexuelle, qui serait entièrement l'affaire des classes les plus défavorisées. "Je le comprends", dit la bourgeoise délaissée et frigide Sandrine Kiberlain à propos de son mari Fabrice Luchini qui lui préfère une pétulante bonne espagnole. " Cette femme est vivante. Nous, nous sommes à moitié mortes." Cela semble une affaire entendue : on baise mieux chez les pauvres que chez les riches. Plus de sexe entre André Dussollier et Isabelle Huppert dans Mon pire cauchemar, et il faudra tout l'allant érectile de Benoît Poelvoorde pour présenter à monsieur sa charmante maîtresse et redonner personnellement le goût du sexe à madame.

Si, bien sûr, rien de cet ordre ne circule entre François Cluzet et Omar Sy, c'est quand même ce dernier qui rameute autour de son pote tétra une escouade de masseuses pour le faire jouir des oreilles (pour ainsi dire) avant de lui arranger le coup avec la femme de sa vie.

Que la différence de classes produise une tension érotique et beaucoup de fantasmes, cela pourrait être un vrai sujet. Mais il faudrait s'intéresser à la façon dont les clivages sociaux sont redistribués par le désir, reconduits ou au contraire inversés, comment ça travaille, comment ça frictionne. Les pauvres n'ont pour seule richesse que leur prétendue connaissance intuitive du bien-vivre et du savoir-jouir. Ils l'échangent contre l'accès à la richesse matérielle. Mais cet échange n'est jamais montré comme une tractation, avec son lot d'ambivalences et de convoitise. C'est plutôt un double cadeau, sans arrièrepensées, qui par magie annule la différence sociale.

 

Une certaine idée de l'art contemporain

L'autre point commun, qui concerne cette fois surtout deux des films, est plus inattendu et du coup assez troublant. C'est une certaine idée de l'art contemporain. Isabelle Huppert en expose, François Cluzet en achète - et on pourrait ajouter, même si c'est plus anecdotique, que c'est avec un peintre que Sandrine Kiberlain retrouve l'amour.

On ne reviendra pas sur la facilité et l'infantilisme dans Intouchables (et dans une moindre mesure Mon pire cauchemar) de ces vannes en mode "mais d'un coup de pinceau j'fais pareil". Ni sur la façon à la fois un peu gênante et très désagréable dont l'art contemporain dans ces films s'apparente à une culture tribale de dominants, un pur code social et un vrai instrument d'exclusion - contrairement aux autres biens matériels, comme les jets privés et les grosses voitures, qui eux, la bonne blague, créent du liant entre les classes.

Plus étonnante dans les deux films est la façon dont l'art va quand même être l'ascenseur économique du personnage le plus démuni. Cluzet trouve un marché pour les toiles chamarrées qu'Omar Sy peint dans sa chambre. Huppert va exposer la photo d'art que Poelvoorde a gratifié d'une bite en graffiti. Dans les deux cas, ce qui devait être une blague se transforme en jackpot et en happy end. Il semblerait que le bon vieux scénario d'ascension sociale par un talent artistique d'exception (type Billy Elliot) n'ait plus cours. Ce n'est plus parce qu'ils ont un "don" que les pauvres s'en sortiront mais parce qu'ils sauront contrefaire et détourner les pratiques culturelles des riches.

Dans ces récits lénifiants de réconciliation générale, où les grands sentiments peuvent tout transcender, cette fixette sur l'art contemporain comme grande escroquerie dont chacun ferait bien de profiter vite fait est sûrement la seule touche de vraie méchanceté. Dommage que la critique sociale, quand elle pointe enfin son nez, se trompe à ce point de cible. Il est en France aujourd'hui d'autres profits, d'autres modes de répartition des richesses, d'autres spéculations plus choquantes que celles présumées du marché de l'art.

Jean-Marc Lalanne



28/11/2011
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