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Il faut apprendre à lire… et à hyperlire

samedi 11 septembre 2010 09:54, le Monde.fr

Par Pascale Gossin, Mâitre de conférence à l'Université de Strasbourg


Lire des textes sur écran et suivre des hyperliens est devenu partie intégrante du travail des collégiens et des lycéens. Mais ont-ils vraiment appris à «hyperlire» et à travailler sur internet? La compétence n’est pas exactement la même que pour la lecture traditionnelle sur papier.

Depuis des siècles, les maîtres apprennent à lire aux enfants, leur enseignent le vocabulaire et la grammaire. Aujourd'hui, un nouveau support est arrivé: l'écran d'ordinateur qui offre des textes atteignables par des liens hypertextes, fournis ou à trouver soi-même. C'est la lecture hypertextuelle. En l'état actuel des choses, c'est sur les deux supports que l'enseignant doit transmettre son savoir et ses méthodes. Une double exigence de numérique et de papier qui va durer.
 
Car le passage au tout numérique va être long. Sur l'échelle du temps, sa mise en place date de dix ans. C'est une histoire qui va sans doute se faire en plusieurs décennies! Et d'ailleurs, s'il faut avancer vers le tout numérique, il faut le faire avec prudence car on risque de rendre mal à l'aise un certain nombre d'élèves.
 
J'ai conduit une étude à ce sujet en prenant un groupe de vingt lycéens. Ils étaient invités à trouver des réponses à des questions précises (une date en histoire, une définition en français, etc...), soit en utilisant leur manuel «papier», avec la possibilité de feuilleter ses tables, index et encadrés, soit en travaillant sur l'écran, avec la possibilité de cliquer sur des liens renvoyant vers les différents éléments de réponse.
 
Quels résultats avons-nous constatés?

D'abord, dix pour cent environ d'élèves sont en perdition: c'est le pourcentage habituel de très mauvais lecteurs. La lecture hypertextuelle ne permet pas de palier à leurs difficultés. A l'autre extrémité, il y a ceux qui restent très bons sur les deux types de supports. La surprise a été de constater qu'au milieu, 30% des élèves se sont révélés meilleurs sur le texte papier, et 30% meilleurs sur l'hypertexte. Donc, on ne peut pas aujourd'hui abandonner un support pour l'autre. L'enseignant doit travailler sur les deux.
 
LES MÉTHODES D'APPRENTISSAGE DE L'HYPERLECTURE
 
Apprendre sur textes et manuels, on sait faire. Mais comment apprendre à hyperlire?
 
Cet apprentissage passe d'abord apprendre aux élèves à travailler autour de mots, et à comprendre les concepts qu'ils véhiculent (ce que j'appelle la «conceptualisation nominale»). Un hyperlecteur efficace est celui qui a beaucoup de vocabulaire, qui connait le sens du mot. Car beaucoup de ceux qui se perdent ne connaissent pas le sens du mot sur lequel ils sont invités à cliquer!
 
En classe de seconde, j'avais demandé aux élèves de cliquer sur le lien qui allait leur donner les écrits d'Emile Zola. Eh bien, bon nombre d'entre eux (40 p.c.) n'ont pas su qu'il fallait cliquer sur le lien "son oeuvre".
 
Il y a donc tout un travail à faire, dès les petites classes, pour donner beaucoup de vocabulaire aux enfants et les faire travailler sur les concept nominaux, autant en lecture qu'en écriture.
 
Il faut par exemple leur apprendre à donner des mots clés en bas des textes qu'ils écrivent. Identifier ces mots de «slug» -selon l'appellation anglaise- ne sont pas dans la tradition classique de l'enseignement français et même européen. C'est une  technique journalistique qui est davantage dans les méthodes des pays anglo-saxons où, bien avant l'arrivée de l'hypertexte, on initiait les enfants à une approche de la presse.

A mon sens, l'enseignant devrait, avant d'aborder une leçon quelle qu'elle soit, avoir cette rigueur et dire aux enfants: «aujourd'hui, nous allons travailler autour de ces cinq mots là ». De même qu'il pourrait enseigner la technique du chapeau (du « lead » en anglais), c'est-à-dire quelques lignes où l'on répond aux questions simples: qui, quoi, quand, où, comment?

Chapeau, mots clés, résumé et hiérarchisation des idées, autant de techniques qui vont permettre de créer des compétences d'hyper-lecteur qui seront ensuite utiles pour avoir cette démarche de recherche de documents sur internet.
 
LA LENTE ÉLABORATION D'UNE TYPOGRAPHIE HYPERTEXTUELLE
 
Il y a d'autre part la nécessité de construire peu à peu une «typographie de l'hypertexte» qui soit commune à tous les produits mis à la disposition des enseignants pour faire classe. Elle se met lentement en place, depuis dix ans. C'est par exemple le changement de couleur du mot sur lequel on vient de cliquer (pour rappeler qu'on y est déjà allé). Ou bien l'annonce visuelle qu'en cliquant sur un lien l'on va avoir une définition, une image, que l'on va quitter le texte source. Ce sont les jeux sur l'utilisation des capitales, du gras, de l'italique, etc....
J'observe d'ailleurs que le texte est influencé par l'hypertexte: les manuels «papier» ont mieux intégré ces dimensions graphiques et visuelles depuis qu'il y a l'hypertexte
 
C'est un processus lent, qui ne constitue pas encore un effort organisé de normalisation. Mais cette typographie hypertextuelle est en train de s'écrire, comme il a fallu des siècles pour codifier la typographie des textes.
 
Troisième axe, il faut améliorer de façon continue les outils et les matériaux  mis à la disposition des enseignants. Il a fallu des siècles pour qu'un enfant ait un accès gratuit au livre, il faut éviter une telle lenteur dans l'installation des méthodes numériques. Or s'il n'y a pas de doute que l'engagement politique est impressionnant, les actions sont encore très disparates.
 
Les premiers manuels numériques ont très peu d'intérêt en termes de pédagogie. Or ce
n'est pas la peine de jouer au numérique si le produit présenté a des qualités moindres ou simplement égales à celles du produit papier. Il faut qu'il apporte quelque chose en plus.
 
LE TABLEAU BLANC INTERACTIF ARRIVE ENFIN DANS LES ECOLES
 
Cela s'applique au manuel, mais aussi au cartable électronique et surtout au tableau numérique, type TBI (tableau blanc interactif) à partir duquel l'enseignant et ses élèves vont pouvoir enregistrer ce qui a été écrit au tableau et réaliser sur grand écran tout ce qui se fait avec une souris sur ordinateur. Les Etats-Unis sont beaucoup plus avancés, mais cela arrive dans nos écoles et c'est peut être le produit le plus intéressant aujourd'hui.
 
Encore faut-il que cet équipement coordonné des écoles soit conduit de façon judicieuse.
Par exemple, lorsque la région PACA a doté les collégiens de 3eme d'ordinateurs  portables, cette bonne idée a été minoréee par l'insuffisance du nombre des techniciens pour en assurer la maintenance.
 
Dans l'académie de Strasbourg, j'observe l'opération de dotation de manuels numériques gratuits. Que constate-t-on? Les enseignants passent souvent une bonne heure avant le cours pour installer le matériel, décharger les ordinateurs des chariots, les brancher, les recharger.
 
Si le temps qu'il faut à un enseignant pour préparer un cours vraiment intéressant sur support numérique est déraisonnable, alors très vite il jugera la plus-value pédagogique insuffisante et retournera au papier...

(Propos recueillis par Yves de Saint Jacob)


12/09/2010
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