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Kassovitz dans l’antre de guerre

Libération. Critique | 16 novembre 2011

Par BRUNO ICHER

Ouvéa . Retour maniéré mais lucide sur le drame kanak.

 

 

Lorsque le cinéma français se met en devoir d’endosser l’habit du justicier pour dénoncer les vilains dossiers noirs de la République, ce n’est pas forcément bon signe. D’éminents spécialistes comme Costa Gavras ou Yves Boisset savent bien que l’exercice, en dépit de la meilleure volonté du monde, consiste surtout à prêcher des convaincus. Par un curieux effet miroir et avec un retard à l’allumage de plus de vingt ans, la télévision, surtout à travers les productions historiques de Canal +, a fini par trouver dans cet inépuisable vivier matière à de convaincantes fictions. Entre autres sujets abordés ces dernières années, la collaboration (93, rue Lauriston de Denys Granier-Deferre), les lynchages du 17 octobre 1961 (Nuit noire d’Alain Tasma) ou les magouilles sanglantes du SAC (Des hommes dans l’ombre de Thomas Vincent), sans oublier le remarquable Carlos d’Olivier Assayas.

 

Cynisme. Le propos n’est pas anodin à propos du film de Mathieu Kassovitz, qui entend faire un peu de lumière sur les circonstances du massacre d’Ouvéa. Le film répète - et c’est tout sauf inutile - ce que chacun devrait savoir : que, le 5 mai 1988, 19 indépendantistes kanaks et deux soldats du 11e Choc ont trouvé la mort lors de l’assaut donné aux insurgés repliés dans une grotte. Ceux-ci détenaient une trentaine d’otages, des gendarmes faits prisonniers quelques jours plus tôt lors de l’attaque sanglante d’une caserne se soldant par quatre morts violentes. Le film dit aussi que la présence active de l’armée sur un territoire français est une situation de guerre qui n’avait aucun sens à ce moment-là en Nouvelle-Calédonie. Il dit enfin que cette affaire, pile entre les deux tours de l’élection présidentielle, a dégénéré en massacre précisément parce que les candidats François Mitterrand et Jacques Chirac l’ont utilisée avec un égal cynisme électoral.

La lucidité de Kassovitz sur son propos repose donc sur la manière dont le scénario se tient à bonne distance émotionnelle du drame qui se noue. Le réalisateur incarne lui même, avec une sobriété exemplaire, le personnage principal, Philippe Legorjus, alors patron du GIGN réduit à l’impuissance face à la catastrophe imminente. Ensuite, Kassovitz veille à éviter tout écueuil de caricature dans les deux sens. Les soldats, à part une poignée de crétins racistes, ne sont pas des brutes assoiffées de sang, tout comme les gendarmes du GIGN ne sont pas des pistoleros en goguette. Quant aux insurgés kanaks, ils ne sont pas, du moins pas tout à fait, une poignée de rebelles romanesques guidés par la soif de justice. Ils sont, surtout dans les premières images, une bande de gars furieux et armés jusqu’aux dents qui dérapent dans une extrême violence. Enfin, toujours à mettre au crédit du film, son scénario a le bon goût de ne pas verser dans le démontage minutieux des mécanismes d’un complot. Il s’en tient à marteler inlassablement un message, un seul : à Ouvéa, en 1988, la négociation entre l’Etat et les insurgés aurait pu et aurait dû se solder par une issue pacifique.

 

Pâles. Le problème de l’Ordre et la Morale vient du fait que Kassovitz n’a manifestement pas pu s’empêcher de jouer au cinéaste, enchaînant les plans compliqués et les effets trop appuyés. Parfois, c’est à peine agaçant, parfois c’est horripilant quand, par exemple, il filme son personnage couché sur son lit, le corps éclairé par la lune à travers les persiennes, le regard rivé au ventilateur du plafond tandis que résonne, en fond sonore, le bruit des pâles d’un hélicoptère. La citation à Conrad et à Apocalypse Now, épaisse comme une corde de marine, est d’autant plus ridicule qu’elle n’est pas la seule du film. Parce qu’en dépit du traumatisme provoqué par cette épouvantable tuerie, la Nouvelle-Calédonie n’a pas été et n’est toujours pas le Vietnam de la France. Parce que, s’il est bien question de régler son compte aux relents colonialistes d’une époque, le choix de la pédagogie fait initialement par Kassovitz ne s’accomode pas de telles coquetteries.



16/11/2011
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