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"L'Ordre et la Morale" : Kassovitz retourne vers l'enfer d'Ouvéa

Critique | LEMONDE | 15.11.11 | 15h43   •  Mis à jour le 15.11.11 | 15h46

 

 Ce film, Mathieu Kassovitz le porte depuis des années. La volonté de mettre à l'écran le dernier chapitre des guerres coloniales françaises - le massacre de la grotte d'Ouvéa en Nouvelle-Calédonie, en 1988 - transparaît à chaque plan de L'Ordre et la Morale. Il s'est heurté à tant d'obstacles que le film a mis des années à voir le jour et porte les stigmates de cette gestation difficile : un scénario surchargé d'informations, une difficulté permanente à se décider entre plusieurs solutions cinématographiques, pour, au bout du compte, passer de l'une à l'autre. Si bien que ce film, le septième long métrage d'un cinéaste qui a fait ses débuts il y a plus de vingt ans, ressemble à une oeuvre de jeunesse, la naïveté en moins.

 

Le 22 avril 1988, un groupe d'indépendantistes attaque une gendarmerie à Ouvéa, île septentrionale de la Nouvelle-Calédonie. Quatre gendarmes sont tués, les autres, vingt-sept, pris en otage. Ils sont conduits jusqu'à une grotte isolée par la jungle, au nord de l'île. Le 5 mai, trois jours avant le second tour de l'élection présidentielle, l'armée française donne l'assaut. Elle perd deux hommes et tue vingt-trois indépendantistes. Quelques jours plus tard, la presse (Le Monde, Libération, AFP) établit que plusieurs militants kanak ont été abattus après leur reddition.

 

Cette histoire, Mathieu Kassovitz a choisi de la raconter à travers les souvenirs du capitaine Philippe Legorjus, chef du groupe d'intervention de la gendarmerie nationale. Envoyé avec ses hommes en Nouvelle-Calédonie pour dénouer la situation, Legorjus apparaît dans le film comme le jouet de forces contradictoires : la volonté de revanche de l'institution militaire, le lâchage des preneurs d'otages par le FLNKS et - surtout - la rivalité au sommet de l'Etat entre François Mitterrand et Jacques Chirac. Pour Philippe Legorjus, qui vient de publier un nouvel ouvrage sur le sujet (Ouvéa, la République et la morale, avec Jacques Follorou, journaliste au Monde, Plon, 210 p., 18,90 euros), le premier ministre tenait à apparaître comme un homme d'ordre face aux "barbares" pendant que le président de la République a laissé donner l'assaut pour ne pas avoir l'air faible.

Mathieu Kassovitz s'est attribué le rôle de Legorjus, qu'il montre comme un juste soucieux de faire prévaloir le droit contre la force. C'est par son regard que l'on découvre les preneurs d'otages emmenés par Alphonse Dianou (le débutant Iabe Lapacas), idéaliste presque mystique. Mais avant cela, il a fallu passer par le prologue, qui montre l'affrontement final, la bataille dans la jungle dont les sons parviennent distordus à un narrateur dont on entend la voix. On retrouve des procédés du cinéma spectaculaire américain, et ce penchant de Mathieu Kassovitz se heurte constamment à son souci d'analyse historique.

Le meilleur de L'Ordre et la Morale se trouve dans la peinture des moeurs militaires. S'il est une institution que le cinéma français néglige depuis la fin de la guerre d'Algérie, c'est l'armée. On la voit ici à l'oeuvre, chargée du poids de son histoire, de ses rituels et de ses réflexes de castes. Le portrait n'est pas complaisant, d'autant qu'à la rigidité de l'armée de terre le scénario oppose l'humanité et le réalisme de la gendarmerie. Mais il y a là un exercice rigoureux qu'on n'a pas l'habitude de voir au cinéma.

Sans doute inquiet de rebuter son public, Kassovitz tente de faire pencher la balance du côté de l'action, du suspense. Celui-ci existe de toute façon, par le jeu des ultimatums et des rebondissements (dès leur arrivée à Ouvéa, une partie du groupe du GIGN a été à son tour capturée par les indépendantistes), mais les paroxysmes sont exacerbés par la musique, les effets spéciaux.

Or cette efficacité se révèle tout sauf efficace. Elle brouille par moments le travail d'analyse, empêche les acteurs de prêter à leurs personnages la complexité que l'on pressent. Si bien que le courage et la persévérance dont procède L'Ordre et la Morale ne portent pas tous leurs fruits.



16/11/2011
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