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« La Calédonie ne sera pas toujours la Nickeldonie »

 

Le directeur national de l’ONG écologiste à l’emblème du panda termine deux semaines de visite de la Nouvelle-Calédonie. Une terre « d’une exceptionnelle diversité biologique et humaine ». Regard d’un insulaire, corse, passionné par les peuples premiers, sur une île qui se développe très vite en s’éveillant tardivement à la protection de l’environnement.


Les Nouvelles calédoniennes : Pourquoi êtes vous venu visiter la Calédonie ?

Serge Orru : Je suis venu parce que WWF France a deux implantations dans l’outre-mer français. La première est en Guyane, la deuxième ici. Je suis venu pour rencontrer les décideurs et les habitants, de Nouméa et des tribus. Voir les paysages, la végétation, le lagon, les mines, et essayer de me faire une idée de ce qu’est ce pays. Voir ce qu’y fait WWF, ce qui peut y être fait en plus. Je ne suis en aucun cas venu pour donner des leçons ou des conseils. Vous savez, je suis d’origine corse, sarde et sicilienne, donc trois fois insulaire. A ce titre, je ne connais que trop bien les donneurs de leçons qui débarquent en terrain conquis et expliquent ce qu’il faut faire à une population qui vit là depuis des siècles. Il n’est pas question que je m’amuse à ça.

 

WWF est donc implanté en Calédonie et en Guyane, pourquoi pas dans le reste de l’outre-mer français ?

Nous sommes une ONG et nos moyens sont limités. La Guyane et la Calédonie ont été choisies à la fin des années 1990 parce qu’on y avait identifié des milieux naturels fragiles et menacés. En Guyane, c’étaient les tortues luth. En Calédonie, c’était la forêt sèche en voie de disparition. Nous fonctionnons comme ça. Nous cartographions le monde en éco-régions. Il y a des urgences partout, mais on ne peut hélas être partout.

 

Comment fonctionne WWF ?

Au plan mondial, c’est une constellation d’ONG implantées dans une centaine de pays. Schématiquement, leur mission est à la fois d’alerter, de sensibiliser sur les risques pesant sur l’environnement, de mener des actions concrètes de prévention, de sauvegarde ou de réparation. Il y a un siège commun, en Suisse, un socle scientifique commun, et quelques actions globales, planétaires. Mais chaque WWF national est une organisation en soi. En France, nous existons depuis trente-six ans, nous comptons une centaine de personnes.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué en Nouvelle-Calédonie ?

Il y a une biodiversité unique qu’il faut absolument préserver. De plus, il y a ici un peuple premier. J’ai une passion ancienne pour les peuples premiers. J’ai toujours préféré les Indiens aux cow-boys. Ici, j’ai passé quelques jours en tribu et ce fut un grand moment. J’ai retrouvé cette relation forte à la nature et aux éléments qui caractérise tous les peuples que l’on dit primitifs. Le rapport à la nature n’est pas construit sur la domination, comme chez les Occidentaux, mais sur l’harmonie.

 

Mais, en même temps, c’est un pays qui connaît une forte croissance et qui s’industrialise.

Nous ne sommes pas là pour dire « A bas le nickel ! ». Nous ne sommes pas des doux rêveurs qui prônent le retour à une société agro-pastorale. Mais il faut s’interroger sur notre place dans la nature, la finalité de l’industrialisation et ce qu’il adviendra après. Notre préoccupation est de savoir dans quel état sera ce territoire quand on aura extrait la dernière tonne de nickel. Quand on survole l’immense usine du Sud, qu’on voit les richesses endémiques toutes proches, le lagon qui la borde, on est forcé de s’interroger. Quel pays trouveront les générations futures. Un espace dévasté sur le plan écologique et humain ? Comme, par exemple, le Nord-Pas-de-Calais, ou certaines régions de Belgique, de Russie ou des Etats-Unis ? Ou un territoire qui se sera préparé à « l’après ». La Calédonie ne sera pas éternellement la « Nickeldonie ». Quel que soit le devenir institutionnel et politique de ce pays, la question de l’après-nickel restera la même.

 

Êtes-vous pour autant optimiste quant à l’évolution de ce pays ?

Plutôt. J’ai bien compris qu’ici, tout était un peu compliqué en ce moment par le devenir institutionnel. Mais l’environnement est un sujet transversal dont tout le monde semble en train de prendre la mesure. Que la Calédonie devienne indépendante ou reste française, la question de l’environnement et de sa préservation dans un contexte d’activité minière restera la même. Et ça, il me semble que les uns et les autres en ont conscience. En même temps, il y a des retards et des problèmes qui sautent aux yeux.

 

Quels problèmes ?

La planète entière connaît le problème de l’effet de serre. Vous, ici, vous avez « l’effet de cerf » qui provoque d’énormes dégâts. Encore un exemple du danger qu’il y a à vouloir manipuler la nature. Il y a aussi clairement un retard en matière de traitement des déchets, même si le problème n’est pas simple à cause d’une population peu nombreuse. Une autre chose qui surprend, c’est l’absence d’autosuffisance alimentaire. Avec l’espace qu’il y a, le climat, et la zone maritime, c’est surprenant. La première indépendance, c’est celle-là.

 

La consommation d’énergie vous a aussi surpris.

Oui, et quand j’entends parler de future centrale électrique au charbon comme d’un équipement incontournable, je bondis.

Il y a le bois, la biomasse, l’éolien qui peuvent diminuer l’option charbon. Moi qui suis originaire d’un pays où les étés sont caniculaires, je suis sidéré de voir tous ces immeubles neufs, avec d’immenses surfaces vitrées, et des climatiseurs qui tournent en permanence. Pourtant l’exemple est là, sous les yeux de tous ! C’est le centre Tjibaou qui, de par son architecture, les choix de matériaux et l’orientation, est naturellement climatisé. Sans dépense énergétique coûteuse en électricité et en effet de serre.

 

Vous n’êtes pas venu donner des leçons, mais peut-être avez-vous un ou deux messages ?

Je voudrais dire, ici comme ailleurs, que nous ne sommes ni ce que nous dépensons ni ce que nous consommons. Nous sommes ce que nous réalisons. Nous devons aussi réfléchir aux finalités de notre développement. De plus, je suis un insulaire. Ça m’a aidé à comprendre que la Terre n’est pas autre chose qu’une petite île dans l’infini de l’Univers. Je voudrais dire enfin que l’écologie n’est pas une idéologie, même si certains s’en sont emparés comme ça. L’écologie est une science. Elle n‘est donc ni de droite ni de gauche, mais elle est l’affaire de tous. Sans l’action de chacun, rien d’ambitieux ne sera possible. C’est ça aussi, la citoyenneté.

 

Philippe Frédière

LNC, 12/03/2010



15/03/2010
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