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La crise universitaire se prolonge

Valérie Pécresse, interrogée par Le JDD hier, a réitéré son analyse du conflit qui n'aurait pas de cause raisonnable puisque «sur toutes les interrogations qui ont été à l'origine du mouvement en janvier dernier, le gouvernement a apporté des réponses». Et que sa politique consisterait à réformer et à bien financer les universités. Un tel discours disqualifie toute critique à l'avance... et ne permet pas de comprendre comment la crise a pu démarrer et durer aussi longtemps.

 

De son côté, la coordination nationale publie un état de la mobilisation université par université qui montre certes une situation contrastée, mais qui interdit de considérer que ce mouvement de protestation exceptionnel serait terminé, permettant ainsi d'organiser comme si de rien n'était cours et examens.

 

Dans la plupart des centres universitaires, la rétention des notes du premier semestre est appliquée. Une forme de lutte qui semblait indolore, mais qui commence à peser sérieusement, au point que des présidents d'universités se lancent dans un combat incertain, menaçant individuellement chaque enseignant de retenues salariales en cas de poursuite de ce mode d'action (Lille-2, Paris-5). La grève des cours est moins fréquente, elle prend souvent une forme dite "perlée" - en réalité on ne fait grève que les jours de manifestation nationale - quant aux blocages des bâtiments, ils ont touché une quarantaine de centres (IUT compris), mais pas de manière nécessairement continue.

 

Reste que dans plusieurs universités importantes, notamment en sciences humaines et sociales, plusieurs dizaines de milliers d'étudiants ont été massivement privés de cours depuis plus de 10 semaines. En région parisienne, c'est notamment le cas de Paris-1, Paris-3, Paris-4, psycho à Paris-5, certaines UFR de Paris-6 et Paris-7, Paris-8, Paris-10. En province, Aix-marseille-1, Amiens, Besançon, Bordeaux-3, Dijon, Grenoble-3, Lille-1 et 2, Lyon-2, Montpellier-3, Nancy-2, Rennes-2, Rouen, Strasbourg, Toulouse-2 et 3... ont été, à des degrés divers, les plus touchés.

 

L'intransigeance ministérielle et la force de la colère des universitaires se sont conjuguées pour produire ce conflit d'une intensité et d'une durée inusitées - après tout, la dernière vraie grève des enseignants chercheurs date de 1976, c'est une profession plutôt peu gréviste. L'une des conséquence en est la lancinante question des examens et des diplomes. Sur ce sujet, la réunion de la coordination nationale, à la Sorbonne mercredi dernier, a été très tendue. Sa motion sur les examens a été mal communiquée par la Coordination (son titre ne reflète pas son contenu) et mal lue par des journalistes qui ont cru qu'elle recommandait de ne pas organiser les examens partout. Elle illustre la difficulté d'un dossier sur lequel les déclarations des uns et des autres (en particulier la ministre) relèvent plus du théâtre que du réel. Qu'en est-il vraiment ?

 

   1. Dans la plupart des UFR de sciences de la nature, maths et informatique, médecine, même là où la colère contre le gouvernement était importante, les enseignements ont eu lieu en ménageant les moyens de la protestation. Les examens se tiendront à peu près normalement. Y voir un signe de complaisance vis à vis de la politique gouvernementale serait une erreur, c'est juste qu'un biologiste ne peut pas dire à un étudiant de se débrouiller pour son TP.

   2. Dans les universités de sciences humaines et sociales les plus touchées par la grève des cours, il est tout simplement illusoire de croire que l'on peut faire "comme si" le second semestre avait été normal ou qu'il était "rattrapable". En témoigne la décision prise par les conseils de l'université Paris-4. Elle signifie que, si le scénario optimiste qui suppose que cours et examens soient organisés sans délais n'est pas réalisé, alors le semestre sera "banalisé". En clair, cela veut dire que tous les étudiants auront leurs crédits d'ECTS (crédits d'enseignement, les anciennes UV, dans un système européen), mais sans notes, et que la note du diplôme, donc la mention possible, sera fondée sur les autres semestres uniquement.

   3. Il résulte de ces deux types de cas, qu'il n'y aura pas de règles pour tout le monde, mais uniquement du cas par cas. Mais il semble évident que les étudiants seront massivement admis en année supérieure pour les trois années de licence, là où la grève de cours à été la plus effective.

   4. Le discours ministériel sur le thème "je suis la garante de la qualité des diplômes" est pure rodomontade. Valérie Pécresse sait bien que si elle se mêlait directement d'ordonner par voie rectorale la vérification de la qualité des diplômes dans les universités fortement touchées par la grève, ce qui déboucherait inéluctablement sur leur retrait, elle concentrerait sur elle la foudre étudiante... alors même qu'elle tente de la détourner vers les enseignants. Dans cette affaire, tout le monde sait que c'est celui qui refusera les diplômes - quel que puisse être l'habillage de la décision - qui paiera le prix. La ministre est trop bonne politique pour commettre cette erreur. Aux enseignants de suivre son exemple.

 

Lancée le 16 mars, la ronde infinie des obstinés a dépassé sa millième heure. Ses organisateurs viennent de publier un texte à cette occasion et ont décidé de la suspendre dans son caractère permanent et d'en reprendre l'idée de manière intermittente. Elle a permis de relancer l'intérêt médiatique pour ce mouvement, et donc, aura atteint une part de ses objectifs. Sa relance sous forme intermittente repose sur l'idée que le conflit va prendre d'autres formes en raison de sa durée... qui va probablement passer l'été.

 

Ce pronostic repose sur un constat : les problèmes qui ont été à l'origine de ce conflit sont toujours là.

 

   1. La reforme de la formation des enseignants du primaire et du secondaire. Valérie Pécresse et Xavier Darcos ont créé la Commission Filâtre-Marois pour remettre à plat la dite réforme. Mais aucun signe n'a été donné que le gouvernement soit disposé à renoncer à ses objectifs. Or, comme le souligne ce communiqué du SNUIPP, le désaccord reste majeur avec la vision gouvernementale. Si tout le monde est d'accord pour que les enseignants aient un master, le contenu de cette formation, l'articulation entre le processus de recrutement et les années d'études ainsi que le paiement d'une année de formation pratique demeurent des points durs de désaccords. Si le gouvernement revient après le travail de la commission avec un projet identique dans ses grandes lignes, la réaction de la communauté universitaire la plus concernée sera elle aussi identique : le refus. La colère s'est encore manifestée ce matin, à l'IUFM de Livry Gargan, où devait se tenir la correction du concours tenu la semaine dernière de recrutement des professeurs des écoles pour l'Académie de Créteil. Enseignants et étudiants ont organisé un blocage de cette correction, afin de la retarder. L'administration a fait enlever les copies pour les porter dans un autre centre de Créteil... et les protestataires vont tenter de suivre les copies.


   2. Le statut des enseignants chercheurs. Il est impossible de comprendre pourquoi ce sujet demeure majeur si l'on ne prend pas en compte le raisonnement tenu par la plupart des universitaires : au delà des principes, il s'agit de se donner les moyens d'imposer un nombre d'heures de cours plus important à la majorité d'entre eux, en liaison avec l'analyse faite par le gouvernement selon laquelle une part importante d'enseignants-chercheurs ne font pas de recherche et dans un contexte où l'on veut améliorer l'encadrement pédagogique sans augmenter les effectifs d'enseignants. Aussi, la vigueur des propos entre, par exemple, le président de la Conférence des présidents d'université, Lionel Collet qui soutient que ces heures supplémentaires (complémentaires) seront payées et l'argumentaire d'Olivier Beaud dont voici le texte envoyé au Conseil d'Etat, qui affirme le contraire témoigne d'un vif affrontement sur un sujet que seul la pratique permettra de trancher. Il semble difficile de penser que les spécialistes de droit public se trompent, le texte a manifestement été rédigé, en particulier après son passage au Conseil d'Etat, pour permettre la version "hard" de la modulation : enseigner plus sans gagner plus. Cette possibilité théorique sera t-elle suivie d'effets pratiques, c'est là que se jouera, en réalité, la question.


   3. Le financement et l'organisation de la recherche publique. Si le Président de la République Nicolas Sarkozy a donc menti dans son discours du 22 janvier - les organismes de recherche, dont le Cnrs, ne seront pas transformés en simples agences de moyens d'ici le 31 décembre 2009 et continueront d'être des opérateurs de recherche employeurs de scientifiques et de personnels techniques - la mise en place des différentes structures nouvelles (ANR, AERES, Alliance en science de la vie, etc) se traduit par un pilotage différent de la recherche publique. Des résistances passives sont à l'oeuvre. Comme les discretes mais efficaces réorganisations au Cnrs afin de pouvoir qualifier de stratégiques des unités que l'on veut garder. Ou ces "experts" de l'ANR qui passent leur temps à élargir les thématiques des appels d'offres afin de faire du "blanc" sans en avoir l'air. Mais le rouleau compresseur avance, et on commence à en voir les effets en SHS au CNRS où la désumérisation est en marche.


Libération , le 04 mai 2009



05/05/2009
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