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La société de demain n'exigera peut-être pas plus de bac +8, plutôt des gens ayant des qualités humaines"

Marie Duru-Bellat, vous êtes sociologue, professeur à Sciences Po. Dans votre ouvrage L'Inflation scolaire : les désillusions de la méritocratie (LeSeuil, "La République des idées", 2006, 106 pages, 10,50euros), vous affirmez qu'élever sans cesse le niveau scolaire n'est pas forcément un bien pour la société. Pourquoi ?

Cette question se pose de manière très différente, selon les endroits : dans les pays pauvres, élever un niveau d'éducation actuellement très bas est sans conteste un bien; dans les pays riches comme le nôtre, il faut se demander si élever encore plus le niveau d'éducation des jeunes est ce qu'on a de mieux à leur offrir pour faciliter leur entrée dans la vie et aller vers les objectifs qui sont les nôtres au niveau collectif.

Même si l'éducation "paie" au niveau individuel (s'éduquer plus pour gagner plus, ça marche !), dès lors que l'éducation est un investissement public, il faut évaluer si un surcroît d'éducation apporte un plus, en termes d'emploi, de croissance, de cohésion sociale… Ce n'est pas immédiat !

Vous dites même que cette course aux diplômes accentuerait les inégalités. Par quel processus ?

Pour aller toujours plus loin dans les études, il faut non seulement avoir les ressources nécessaires, mais aussi avoir franchi avec succès les premières étapes de la scolarité (apprendre à lire, réussir au collège…), qui sont les plus sélectives socialement. Dès lors qu'il y a des arbitrages budgétaires à faire, et il y en a toujours, privilégier l'enseignement supérieur, c'est allouer moins de ressources à ces premiers niveaux où des inégalités très difficiles à surmonter ensuite se mettent en place.

Les diplômes ne servent-ils à rien ?

On ne peut pas parler des diplômes en général. Nombre d'entre eux certifient des compétences précises; ils sont alors utiles pour les employeurs et peuvent constituer des facteurs de croissance et d'innovation pour le pays.

D'autres sont plus généraux; leur vocation est plus culturelle et si leur "rendement" économique (tant pour les jeunes que pour le pays) est moins évident, personne ne conteste la valeur de la culture dans un pays comme le nôtre. Mais comment à la fois les préserver et ne pas bercer d'illusions les jeunes qui espèrent se placer grâce à eux ?

Quelles solutions suggérez-vous ?

Il est impératif de mieux évaluer ce que certifient les diplômes; qui, aujourd'hui et alors qu'on entend développer l'enseignement supérieur, est capable de dire ce que sait ou sait faire l'étudiant de nombreuses filières ? On ne dispose d'aucun repère un tant soit peu objectif et comparable d'une fac à l'autre.

On ne sait pas trop non plus comment s'insèrent les étudiants : les études du Centre d'étude et de recherche sur les qualifications (Cereq) montrent que très peu d'étudiants exercent un emploi en rapport avec leur formation (38 % par exemple en sciences humaines et sociales). A quoi "servent" alors leurs diplômes ? Si ce sont simplement des critères de classement et de sélection, est-ce vraiment raisonnable d'y mettre tant d'argent et d'énergie ?

Dénoncer les effets pervers de l'allongement des études est encore une question taboue. Pourquoi ?

Il est facile de faire du "toujours plus" et la compétition internationale y pousse. Mais la société de demain n'exigera peut-être pas plus de bac +8. Elle demandera plutôt, avec l'explosion des services, des gens ayant des qualités humaines… Dans ce cas, la question est plus celle des qualités que l'on souhaite développer chez les jeunes que celle de la longueur de leur formation.

Propos recueillis par Catherine Rollot

LE MONDE | 09.09.08 | 10h32  •  Mis à jour le 09.09.08 | 18h51

Le Monde.fr




04/10/2008
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