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Le gouvernement, pris dans la spirale de ses propres erreurs, fait le malheur des étudiants en travail social

par Alain CONTREPOIS, psychopédagogue

La mise en place par le gouvernement il y a près de trois ans (les ministres ont beaucoup changé depuis) de la « gratification des stages » dans les formations du secteur social de niveau III, a été catastrophique pour les futurs éducateurs de jeunes enfants (EJE), éducateurs spécialisés (ES) et assistants de service social (AS). Ces filières formant les travailleurs sociaux (trois années après le bac) comptent environ 61 000 étudiants.

Bien sûr, il était tout à fait légitime que dans certains secteurs comme le commerce, les banques, la communication, l’édition, etc., les « stagiaires » soient rémunérés (en fait, ils travaillaient réellement et gratuitement, ce qui était absolument scandaleux). Bien sûr il est également légitime d’aider les étudiants, quelle que soit leur formation, qu’ils soient en stage ou en cours, par des bourses plus nombreuses et plus conséquentes (on constate une précarité croissante des étudiants).

Les stages constituent une part importante du cursus des formations dans le secteur social (1500 heures de cours et 60 semaines de stage, par exemple pour les EJE). Il s’agit de formations professionnelles au cours desquelles les liens entre la formation théorique et les pratiques sur les terrains sont importants et extrêmement utiles dans la construction de l’identité professionnelle de ces étudiants (ce qui ne sera malheureusement pas le cas, par exemple, pour les professeurs des écoles, qui n’avaient déjà pas beaucoup de stages et qui aujourd’hui n’en plus…).

Mais la « gratification des stages » (417 euros par mois pour les stages de plus de trois mois depuis 2008, et de plus de deux mois depuis 2009 y compris dans la fonction publique) pour les étudiants dans le secteur social a pour conséquences :

1) Une confusion dans la perception du statut du stagiaire, qui se voit contraint d’occuper une position et des responsabilités similaires à un statut de salarié. Le « stagiaire » n’a plus la possibilité, par exemple, de prendre le temps d’observer l’institution, les personnes accueillies, le fonctionnement des professionnels… Il doit « travailler » puisqu’il est « gratifié ».

2) Une mise en concurrence sur les terrains de stage entre « stagiaires » et salariés. En effet, ceux-ci attendent, souvent depuis longtemps, une augmentation de salaire. Or il faut que l’institution débourse de l’argent pour « gratifier les stagiaires » et elle ne pourrait donc plus augmenter les salaires des professionnels qui accueillent les stagiaires et qui, en plus, effectuent un travail non négligeable pour les former.

3) Une pénurie de lieux de stages. De nombreuses institutions, ne pouvant « gratifier les stagiaires », n’acceptent plus d’en prendre. Cela entraîne une certaine uniformisation des modèles professionnels en lien avec la réduction de la diversité des terrains de stage. Cette situation provoque également un risque de mise en péril de l’alternance (cours/stages) dans son application concrète, alors qu’elle est au centre même du dispositif pour l’acquisition du diplôme, tant dans les aspects pédagogiques du lien théorie pratique que dans la place des terrains comme partenaires. Cela entraîne aussi un stress important des équipes pédagogiques et des étudiants face à la difficulté de trouver un stage. Cette situation semble poser problème aujourd’hui à environ 17 000 étudiants qui ne peuvent pas valider leur diplôme faute de stage.

4) Une mise en concurrence des étudiants dans la recherche de stages qui bouscule parfois les fondements éthiques des formations en travail social.

Les formations en travail social n’ont absolument rien gagné à cette « gratification des stages ». Pourtant de nombreux centres de formation et des organismes tels que l’afort (association française des organismes de formation en travail social) et le GNI (groupement national des instituts régionaux du travail social) se sont depuis le début déclaré favorables au principe de la gratification. Mais au contraire, cette « fausse bonne idée » initiée par le gouvernement n’a fait que provoquer des difficultés qui n’existaient pas auparavant.

Il apparaît que cette loi est inapplicable depuis bientôt trois ans et inéquitable pour les étudiants. En effet, au-delà des problèmes pédagogiques et organisationnels évoqués précédemment, de toute façon, très peu des étudiants bénéficient de cette « gratification ». Les contraintes pourraient conduire les centres de formation et/ou les étudiants à contourner le cadre réglementaire de la formation et du diplôme.

La mission de service public qui est dévolue aux centres de formation des travailleurs sociaux est d’assurer aux étudiants l’accès à une formation en alternance sur des lieux professionnels diversifiés pour accéder à un Diplôme d’État national.

Devant l’impossibilité actuelle d’assurer cette mission, il est nécessaire que les formations du secteur social sortent du décret relatif à la « gratification » (comme cela a été fait pour les orthophonistes). Le gouvernement serait d'ailleurs en train d'essayer de réparer les dégâts provoqués par les ministres des affaires sociales successifs (le premier étant Xavier Bertrand), qui se sont pris les pieds dans le tapis avec cette disposition, mais en entraînant dans leur chute les étudiants qui ont beaucoup de mal à trouver un stage ou ont perdu leur statut de « stagiaire », puisque « gratifiés ».

Compte tenu de la gravité de la situation, et étant donné son impact particulièrement sensible et catastrophique dans les centres de formation EJE, ES et AS, la réunion d’une instance exceptionnelle sur la « gratification », sous la forme d’une Assemblée Générale extraordinaire, est organisée le 6 mai à Paris.

Bien entendu, tout le monde n’est pas d’accord sur cette idée de « sortie du décret », certains considérant que cette gratification est nécessaire et qu’il faut exiger des financements (c’est le cas notamment du syndicat étudiant UNEF, de la collective génération précaire et de l’opposition socialiste, de l’aforts, du gni). Mais même si c’était possible, ce qui semble extrêmement peu probable, cela n’empêcherait pas les modifications importantes du statut du stagiaire, avec toutes sortes de conséquences négatives pour la qualité de sa formation.

Alors non à la gratification des stages pour les étudiants du secteur social, mais oui à une augmentation massive du nombre de bourses et de leur montant (les étudiants ont aussi besoin de manger quand ils ne sont pas en stage).



07/05/2010
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