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Les jeunes de plus en plus violents ?

 

Deux meurtres commis en six mois à Rivière-Salée par des adolescents. Le racket qui se banalise dans les collèges. Des parents et des profs dépassés par les enfants de la télé, des jeux vidéo et du monde virtuel d’internet : faut-il se résigner à voir la violence se banaliser chez les jeunes ?

 

Samedi 10 avril. Teiva, un garçon boucher de 22 ans, employé au Leader Price de Rivière-Salée, meurt devant le magasin, frappé en plein cœur par le couteau d’un gosse de 18 ans qu’il soupçonnait de lui avoir volé son vélo quelques jours avant. Six mois plus tôt, dans le même quartier, Jessé, 14 ans, se fait massacrer à coups de pierre par un jeune, qui a ensuite tenté de dissimuler son cadavre dans un trou, avec deux complices mineurs. Entre ces deux tragédies, des affaires de racket au collège et de violences diverses entre adolescents ont défrayé la chronique. Le 26 mars, un collégien de 14 ans, scolarisé à Normandie, se fait briser la mâchoire par les trois racketteurs qui le harcelaient depuis des semaines, et qu’il avait fini par dénoncer.

 

« Mais qu’est-ce qui peut leur passer dans la tête ? »

Mauvaise loi des séries ou marque d’une réelle aggravation des violences chez les jeunes ? D’un point de vue strictement statistique, ce qu’il est convenu d’appeler la délinquance des mineurs a plutôt reculé en 2009. « En fait, la situation paraît relativement stable depuis quatre ans », note Marianne Deswarte, présidente du tribunal pour enfants.

Stable mais inchangée, ou si peu. Et pendant ce temps, les épisodes d’agression, de violence, voire d’extrême violence, s’ancrent et se banalisent dans l’esprit de certains ados. « Mais qu’est-ce qui peut leur passer dans la tête ? Pourquoi un tel mépris de la vie humaine ? »

Voilà quelques-unes des questions que se pose tout un chacun confronté à de tels drames.

Les réponses sont multiples, complexes, et ne facilitent pas la recherche de solution. Mais quelques évidences sont brandies par les professionnels. Première d’entre elles, la violence des jeunes est presque toujours et presque automatiquement la conséquence de l’échec scolaire. « L’adolescent qui a tué le garçon boucher passait ses journées à traîner dans les rues », relève le Dr Didier Calandreau, chef du service pédo-psychiatrie au CHS Albert-Bousquet. « Les sanctions d’exclusion que prononcent les écoles sont peut-être inévitables, mais c’est la pire des solutions puisqu’elles mènent droit à la rue, à la bande et à la délinquance. »

Mais si l’école est dépassée, c’est aussi parce qu’elle récupère des enfants dont les parents le sont également. Qu’ils en soient conscients ou non. L’école n’a d’autorité que si les parents lui en reconnaissent une. Si au contraire, ils la contestent, ce qui arrive, l’école devient un espace de contestation ou de rébellion. La multiplication des saccages dans les établissements scolaires n’est pas le fruit du hasard. Autant de raisons pour lesquelles le Dr Calandreau estime qu’il faut multiplier les aides à la parentalité, donner les moyens aux parents de mieux apprendre et mieux pratiquer leur métier de parent, lequel est le plus difficile du monde.
Et les jeunes violents deviendront des adultes violents. En dehors de la baisse naturelle des hormones, avec l’âge, on ne voit pas très bien ce qui va les arrêter. « Ceux qui sont violents ne sont pas les premiers de la classe. Celui qui s’investit dans l’école et consacre son énergie à la réussite scolaire, n’en a plus pour se livrer à des violences. »

 

Philippe Frédière

LNC, 26 avril 2010

Repères   

Les profs concurrencés par Internet ?

Auparavant, les enseignants étaient seuls détenteurs du savoir au regard des enfants.

Ce n’est plus vrai aujourd’hui.

Le savoir, n’importe quel savoir, est à portée de main sur Internet. Le prof n’est plus aujourd’hui perçu que comme vecteur plus ou moins efficace pour enseigner la meilleure façon d’accéder au savoir. Le cours magistral est souvent vécu comme ennuyeux, voire inutile. Avec leur pragmatisme, les pays anglo-saxons ont sans doute mieux encaissé cette révolution que les pays latins. La priorité n’est pas de dispenser des connaissances encyclopédiques, mais d’enseigner l’art d’aller chercher des informations et de les utiliser au mieux. Hélas, cette méthode ne fonctionne que lorsqu’un enseignant n’a en charge qu’un petit groupe d’élèves. À 25 ou 30 dans une classe, c’est impossible.

 

Faut-il revenir à l’astiquage ?

Question provocatrice entre toutes quand on sait que certains jeunes porteront toute leur vie les cicatrices physiques et morales de corrections d’une extrême cruauté. Et quand on sait que la violence engendre souvent la violence. Il n’empêche. La décennie écoulée a vu reculer très fortement les sanctions corporelles dans les milieux mélanésien et océanien. Notamment parce que la justice de la République a sanctionné quelques abus. Mais voilà. Dans les familles où l’astiquage a disparu comme méthode éducative, il a été remplacé par… rien. Et c’est ce rien qui pose problème. « C’était une violence comprise et acceptée par les jeunes, même si elle était souvent excessive, note le Dr Calandreau. C’était une norme. Elle a disparu. La société mélanésienne était structurée autour de ça. Mais dans des familles où l’on n’a pas la culture du langage, de l’échange, on n’a pas trouvé de substitut. Il m’arrive d’avoir en consultation des enfants à problème qui se plaignent de ne plus être astiqués. »

L’astiquage était un moyen d’assoir l’autorité des parents. Assurément pas le meilleur. Mais on est en train de découvrir que c’est encore pire quand toute forme d’autorité se délite. Il y a donc urgence à trouver des alternatives.

 

 Questions à… Marianne Deswartes, juge des enfants : « Aujourd’hui c’est la télé qui éduque »   

Les Nouvelles calédoniennes : Qu’est-ce qui explique, selon vous, la crise d’autorité que vivent les parents et l’école ?

Marianne Deswarte : Quels que soient les milieux et les ethnies, il y a une génération de parents qui est dépassée par les nouvelles technologies. Les enfants d’aujourd’hui ont un accès à des informations et des images que les parents ne sont plus à même de contrôler. J’irai plus loin en disant qu’une partie des parents s’accommode des choses et se défausse de ses responsabilités. Aujourd’hui, il y a des enfants qui sont éduqués par la télé et les écrans de toutes sortes : ordinateurs, jeux vidéo, internet. Avant, l’enfant se structurait avec le jeu. Il devait aussi composer avec l’ennui, ce qui suscitait sa créativité. Dans tous les cas, c’était une construction sur un mode actif. Aujourd’hui, ils se structurent sur un mode passif, nourris par des machines qui les remplissent d’images et des repères commerciaux, sans explication ni discernement. Les parents n’ont plus vraiment le pouvoir. Mais au moins se doivent-ils d’exercer un contre-pouvoir. Et ce n‘est souvent pas le cas parce que la télé ou les jeux vidéo sont une nounou pratique et bon marché.

 

Etes-vous sûre que ça touche tous les milieux ?

Ça touche en premier lieu les milieux défavorisés, mais pas seulement. On peut comprendre qu’une femme qui travaille et élève seule ses enfants soit débordée et les laisse devant la télé pour faciliter ses tâches ménagères, les courses, etc. Mais j’ai aussi l’exemple de femmes dans cette situation qui ont choisi de quitter leur travail en voyant leurs enfants déraper. Elles ont préféré la misère matérielle à la misère affective. Dans le même temps, je vois aussi des familles aisées, dont les parents ne prennent jamais un seul repas avec leurs enfants. Toujours au restaurant, dans des cocktails ou des réunions. Les jeunes piochent dans le réfrigérateur. Et même quand tout le monde est à la maison, c’est chacun dans sa bulle. L’un dans ses dossiers, les autres devant la télé, un jeu vidéo, un ordinateur pour tchater ou un téléphone portable pour échanger des SMS. Naturellement, les enfants ont la télévision dans leur chambre, ce qui est la pire des choses.

 

Et ce sont ces enfants qui dérapent ?

Évidemment. Quand il n’y a plus que la maison ou l’appartement en commun, mais plus de dialogue, plus d’échange affectif, l’enfant se cherche une nouvelle famille. Et la trouve dans une bande de son quartier. Pour ceux qui vivent en squat, coupés de leurs racines culturelles, mais au contact des richesses de Nouméa, c’est bien sûr encore pire.

 

Mais que faire alors ?

Je crois qu’il faut investir massivement dans la prévention et les structures permettant de rattraper les enfants à la dérive. On est hélas très loin du compte en Calédonie, alors même que c’est sans doute l’investissement le plus « rentable » que puisse faire une société. Songez à ce que coûte, socialement et financièrement, un adolescent ou un jeune adulte qui a basculé dans la délinquance, le vol, la violence, les agressions, voire le meurtre.



26/04/2010
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