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L’homosexualité toujours taboue

Publié le mardi 15 mai 2012 à 03H00, Les Nouvelles Calédoniennes.

 

Alors que jeudi sera la 10e Journée mondiale de lutte contre l’homophobie, les homosexuels souffrent encore de discriminations. Si à Nouméa vivre sa différence est plus simple qu’en Brousse, les gays semblent encore stéréotypés au travail ou face à la justice.

Chaque année le 17 mai, des manifestations de lutte contre l’homophobie sont organisées en Métropole, en Nouvelle-Calédonie, les actions sont plus discrètes. Elles auront lieu ce soir place des Cocotiers.

Photo : AFP

 

« Dans ma jeunesse, je n’ai pas assumé. J’ai menti aux autres et à moi-même. » Olivier Testemalle a aujourd’hui 49 ans et vit fièrement sa différence. Il est homosexuel et porte-parole de la cause en Calédonie. A travers l’association Homosphère, il aide une communauté qui souffre encore de stéréotypes au quotidien.
L’homophobie reste encore répandue en Nouvelle-Calédonie, et ce, vingt-deux ans après que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a banni l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Voilà pourquoi il apparaît important pour l’association de marquer ces Journées mondiales de lutte contre l’homophobie « par des actions simples, mais qui montrent que nous sommes là et que rien n’est gagné ».

Suicides. Sur le Caillou, l’hétérosexualité est toujours perçue comme la sexualité « normale ». Se situer en marge, c’est donc être déviant. Un climat d’homophobie peu propice à l’épanouissement. « Il est forcément plus facile de vivre son homosexualité si l’on est Européen et si l’on habite à Nouméa, estime Olivier Testemalle, pacsé depuis plus d’un an. En Brousse ou dans les îles, les choses deviennent plus difficiles. D’autant plus si l’on est Wallisien ou Kanak. Le poids de la coutume et leur vision de la religion, portée à l’intolérance, ne facilitent rien. » Voilà pourquoi Homosphère s’attache à prévenir les risques liés à l’homosexualité. Les maladies certes, mais surtout cet isolement, ce mal-être qui pousse souvent les jeunes homosexuels à commettre l’irréparable. « Les risques de suicide sont très élevés, souligne le président d’Homosphère citant une récente enquête de l’Inserm. En Calédonie, ils sont multipliés par sept chez les garçons homosexuels, par deux chez les filles. »

Amalgame. Des actes de désespoir encouragés par une justice qui peine à sanctionner les agressions « clairement homophobes », lance Olivier Testemalle avant de préciser : « Il est difficile de savoir si l’homophobie persiste sur le territoire tout simplement parce que peu de gens portent plainte mais parce que souvent que la justice n’est pas de notre côté. »
Plusieurs fois partie civile lors d’audiences au tribunal de Nouméa, Homosphère assure que le parquet a déjà « refusé de retenir des circonstances aggravantes soulignant le caractère homophobe d’une agression. L’acte devenant alors un délit commun. » Un parquet qui vient également de classer sans suite la plainte de l’association contre un syndicat faisant, « sur son site Internet, l’amalgame entre homophobie et pédophilie ».
« Changer le regard des gens est un travail de longue haleine. Il faut reformater la société, et donc toujours répéter les mêmes choses », note Olivier Testemalle, qui avoue n’avoir aucun mal à vivre son homosexualité à Nouméa où il n’existe pourtant plus de lieux publics communautaires. Le MV Lounge, boîte de nuit de la Baie-des-Citrons autrefois tenue par un couple homosexuel, souhaitant, aujourd’hui, de la bouche des vigiles, « diversifier sa clientèle ».
Ce soir, à 18 heures, Homosphère invite la population à un symbolique lâcher de ballons place des Cocotiers. « En Métropole, des marches de la fierté auront lieu jeudi. Mais nous avons opté pour une action moins provocatrice, admet Olivier Testemalle. S’afficher entraînerait un phénomène de rejet. »

* Homosphère organise aujourd’hui ses actions pour la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie, celle-ci tombant normalement jeudi, jour férié.


Tabou dans les Îles

« J’ai un neveu qui est comme ça, on ne dort pas avec lui parce qu’on a peur de lui. On ne comprend pas comment il est devenu comme ça… », peut-on lire dans l’étude menée en 2011 par Fatou MBodj pour le compte de l’Agence sanitaire et sociale et Homosphère.
Selon, Représentation de l’homosexualité en provinces Nord et Iles, l’homosexualité semble être taboue et ainsi occultée en dehors du Grand Nouméa. « On n’a pas besoin de lui dire de partir, il sait par lui-même qu’il doit nous quitter », témoigne également une habitante du Nord, où l’on a l’habitude de faire comprendre à l’homosexuel que sa place n’est plus à la tribu.
Dans ce cas, trois options : la première est de refouler son homosexualité, la seconde est de continuer à la vivre très discrètement en s’accordant des journées en ville, la dernière est de vivre pleinement son homosexualité et donc de quitter la tribu. Choisir de rester serait risquer chaque jour de se faire traiter de « tante », « requin blanc », « cyclones » ou « pédophiles ».
A noter que dans les Iles, 25,7 % des personnes interrogées (41,5 % à Ouvéa) considèrent l’homosexualité comme issue des sociétés occidentales. « Le mot homosexuel n’existe pas dans ma langue maternelle, ce ne sont pas des choses de chez nous […]. Si on accepte cela dans nos tribus c’est la porte ouverte à tout […]. Accepter l’homosexualité, c’est profaner et ridiculiser la coutume. »

Témoignage

« On nous a demandé de calmer nos pulsions ! »


Elisa est en couple depuis quatre ans lorsqu’elle décide de rentrer en Nouvelle-Calédonie avec son amoureux. Rapidement, elle trouve un poste dans l’administration et se lie d’amitié avec sa collègue, Aurélie. Week-end à deux entre copines, repas en « tête à tête à la cafét » et soirées qui s’éternisent « jusqu’à 4 heures du matin à discuter sur la plage de la BD » mettent la puce à l’oreille des membres de leur famille. Les questions se succèdent, de plus en plus pressantes, de plus en plus indiscrètes. Les deux jeunes femmes, elles, en rigolent : « Ils vont finir par nous faire passer à l’acte ! »
Finalement, elles franchiront le cap. « Je pourrais encore tomber amoureuse d’un homme, confie Elisa, 28 ans. Ce n’est pas une histoire de sexe, mais de personne. J’aime Aurélie, simplement parce que c’est elle. » Le quotidien est, lui, moins évident. Au travail, les deux jeunes femmes ne cessent d’être convoquées par leur chef de service, pourtant lesbienne. « C’est pour nous dire dire qu’on fait du bon travail mais au passage on nous demande d’arrêter de manger ensemble ou de manger ailleurs. On nous a déjà demandé de calmer nos pulsions », raconte Elisa.
« On m’a dit qu’il fallait qu’on soit plus discrètes, renchérit Aurélie qui, hier encore, a dû s’expliquer durant plus d’une heure. Des bruits de couloir sont même arrivés jusqu’aux oreilles de la jeune femme opérée l’an dernier, ils affirmaient que « j’étais devenue homo suite à mon intervention chirurgicale ». Récemment, Aurélie a songé à la démission « mais ça serait leur donner raison ». Porter plainte ? « Tout est verbal, alors c’est compliqué ». En dehors du travail, les deux jeunes femmes vivent joliment et discrètement leur homosexualité. Elles viennent d’entamer le processus pour avoir un enfant. Le donneur est choisi, reste à poser des vacances pour partir en Nouvelle-Zélande.

Marion Pignot


15/05/2012
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