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Tous au Larzac

Les Inrocks, 22/11/2011

Images d'archives, entretiens : un documentaire très vivant sur le combat, dans les années 70, des paysans du Larzac menacés d'expropriation.


Pour les plus de 40 ans, le Larzac signifie autre chose qu’un coin reculé de la campagne française : le symbole d’un grand combat politique des années 70.

Quand on était lycéen dans ces années-là, on arborait (presque) tous un graf “Larzac” sur notre sac kaki acheté dans un surplus US, entre le signe de la paix et la langue des Stones.

On n’entendait rien à l’élevage des moutons ou à la fabrication du fromage de brebis mais on savait sans comprendre que le Larzac, c’était le bon camp, face aux sombres costards-cravates du vieux et indéboulonnable pouvoir de droite.

Le beau documentaire de Christian Rouaud nous remet donc les yeux en face des trous sur ce que fut le combat du Larzac et nous enseigne en quoi il reste vivant et vivace aujourd’hui.

En 1971, le ministre de la Défense Michel Debré décide de l’extension du camp militaire du Larzac, quadruplant sa superficie et entraînant ainsi l’expropriation et l’expulsion des paysans qui cultivent encore les terres visées et y élèvent leurs moutons. Entre le gouvernement et une poignée de fermiers, le combat est inégal. Pourtant, ces derniers décident de ne pas se laisser faire.

 

Le film décrit comme un récit d’aventures à suspense la genèse et l’évolution de cette lutte qui va s’avérer de longue haleine. On constate d’abord la diversité sociologique du groupe de rebelles : des vieux et des jeunes, des hommes et des femmes, des “indigènes” et des fraîchement implantés, des paysans pur sucre et des diplômés, des apolitiques et des politisés…

Le premier combat, c’est de fédérer une mosaïque humaine dans un intérêt commun. Le film montre ensuite qu’une lutte politique c’est l’invention, l’improvisation, l’imagination au pouvoir.

Par exemple, aller tous manifester à la ville en tracteur. Une longue file de ces engins dans des rues et boulevards bétonnés, ça marque les esprits. Autre idée, aller protester avec les brebis : les forces de l’ordre s’avèrent incapables de contrôler ces gentils p’tits moutons en réalité peu commodes.

Au fil des mois, la lutte s’amplifiant, tracteurs et brebis se retrouveront au pied de la tour Eiffel, incarnant un combat devenu symbole pour une grande partie de la société française.

Alors que le signifiant “Larzac” mobilise le peuple de Millau à Lille et de Strasbourg à Toulouse, le plateau du Larzac devient une sorte de Woodstock permanent : gauchistes, hippies, routards, écolos sont venus rejoindre le noyau paysan, habitent et campent sur place, militent et travaillent aux champs, épaulent les fermiers locaux, bâtissent de nouvelles structures.

C’est parfois la foire au n’importe quoi mais la micro-affaire du Larzac a fédéré toutes les oppositions au pouvoir étouffant qui dirige la France depuis plusieurs décennies.

Chaque été, un immense concert-meeting rassemble le peuple rebelle sur le plateau. José Bové y démarre sa carrière, un certain François Mitterrand vient y faire un tour. Côté gouvernement et tribunaux, l’affaire est moins rose : la justice administrative valide l’extension du camp militaire.

 

Le film de Rouaud fait constamment l’aller-retour entre ce passé et le présent, alternant nombreuses images d’archives et entretiens actuels avec les principaux protagonistes.

Voir une même personne à trente ou quarante ans de distance est toujours un montage gagnant au cinéma, art du temps, enregistrement de la mort au travail. Mais la mort au travail, c’est aussi la vie qui vit, qui résiste, qui fait oublier l’inéluctabilité biologique.

Le film prouve que cette affaire du Larzac est exemplaire à plus d’un titre. D’abord, les larzaciens ont fini par gagner : quelques semaines avant le début des expropriations, Mitterrand est élu président de la République et annule l’extension du camp militaire, tenant ainsi une des promesses de son programme.

Ensuite, à écouter et regarder les “anciens” du Larzac, il est patent que cette expérience les a tous enrichis humainement, qu’ils se sont construits dans ce combat, que ceux de la campagne ont appris au contact de ceux des villes et vice versa.

Enfin, loin d’être un poster jauni, un souvenir d’ex-lycéen, le Larzac demeure un lieu de pointe de toutes les questions écologiques actuelles, des OGM à la malbouffe, des agricultures locales au développement durable.

Changer le monde est une utopie, mais il arrive parfois qu’elle devienne réalité. Tous au Larzac montre comment la justesse du pot de terre a triomphé de la justice du pot de fer, rappelant que certains combats politiques valent le coup d’être menés.

De ce point de vue, c’est un film totalement actuel.



28/11/2011
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