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Wikipédia, bulle de savants

par Camille Gévaudan

samedi 15 janvier 2011

 

Joyeux wikiversaire ! Demain, la célèbre encyclopédie en ligne fêtera ses dix ans d’existence. Enfin, « fêter », c’est beaucoup dire. Si quelques petits événements sont organisés pour l’occasion dans la « vraie vie », le 15 janvier 2011 sera sans doute un jour comme les autres sur le cinquième site le plus fréquenté au monde. De nouveaux articles y seront créés, d’autres enrichis ou illustrés, traduits ou supprimés. Les collaborateurs réguliers se chamailleront pour de subtiles questions de typographie ou de classement des articles dans les catégories adéquates. Et surtout, des millions d’internautes passeront par là en tant que simples lecteurs, consultant un article pour préparer un exposé scolaire sur la reproduction des tortues, ou vérifier la date de naissance d’un acteur américain.

Se renseigner sur Wikipédia est devenu un réflexe pour une grande partie de la population connectée à Internet (on a même adopté le verbe « wikipédier », comme on dit « googler » quand on soumet une requête au célèbre moteur de recherche). Mais si tout le monde semble savoir que la particularité de Wikipédia est d’être librement modifiable par n’importe quel internaute, peu se sont essayés à l’exercice — ne serait-ce que pour corriger une faute d’orthographe —, et plus rares encore sont ceux qui ont jeté un œil sous le capot de la machine encyclopédique. Pourtant, rien n’est plus simple : son fonctionnement est entièrement transparent. Les différentes modifications apportées à un article sont toutes archivées dans l’« historique » de la page, les débats des contributeurs sont lisibles sur les « pages de discussion » qui sont souvent très longues.

Prenez l’article intitulé « Liste de cuillères ». Depuis le 9 janvier, il se trouve orné d’un gros bandeau rouge pour avertir le lecteur que « la suppression de cette page a été proposée ». À l’origine de cette bouleversante remise en question, il y a SupremeMangaka, un wikipédien, qui a décidé de lancer une procédure de « Page à supprimer » (« PàS » pour les intimes) car il trouvait que le sujet était redondant avec l’article générique « Cuillère ». Tout internaute a le pouvoir de faire de même lorsqu’il estime qu’un sujet ne mérite pas sa place sur l’encyclopédie en ligne, à condition d’expliquer pourquoi : trop confidentiel, trop pointu… Les contributeurs de Wikipédia sont ensuite invités à s’exprimer et à voter, pendant une semaine, pour ou contre la conservation de l’article, avant qu’un autre wikipédien ne clôture le processus en résumant la tendance ressortie des débats. En gros, on ne supprime l’article que s’il y a un consensus ou une large majorité d’avis en ce sens. Sinon, on garde.

La plupart des cas sont traités rapidement car ils mettent tout le monde d’accord. Un article sur « les Dîners celtiques », par exemple, une association qui voudrait « effacer le complexe d’infériorité des Bretons », c’est non. Samuel Robail, footballeur français, n’a pas non plus sa place sur Wikipédia : avec un seul match en Ligue 1 à son actif, il ne remplit pas les « critères d’admissibilité » définis par la communauté. Au risque de vexer ledit sportif, mériter sa place sur Wikipédia est une question de notoriété, plus que de « sérieux » du sujet : si des sources externes et reconnues permettent de prouver la popularité de la chose et d’apporter du contenu fiable dans l’article, son existence est justifiée. René la taupe et les techniques de combat de Dragon Ball côtoient ainsi Victor Hugo et la guerre du Vietnam. Magie de Wikipédia…

« Mais pour les fautes ? » demanderont les wikisceptiques. Comment peut-on savoir que personne n’a glissé de fausse information au cœur d’un article ou, pire, annoncé la mort d’une personnalité bien vivante, comme ça s’est déjà produit à plusieurs reprises ? C’est simple : on ne peut pas. Garantir une fiabilité et une véracité absolue des informations est impossible, mais la communauté fait d’énormes efforts en ce sens. D’abord en réclamant, de plus en plus fermement, que chaque donnée ajoutée à l’encyclopédie soit proprement « sourcée ».

Ensuite, en exerçant une surveillance constante sur la quasi-totalité des articles grâce au travail des « patrouilleurs », ces wikipédiens bénévoles et un peu masochistes, qui aiment passer des heures à scruter une liste des modifications récentes, mise à jour en temps réel, à l’affût des ajouts suspects. En un clic, ils peuvent les annuler. « Britney t’es trop belle je t’adore » ? Fanatisme adolescent, modification révoquée ! « Harry Potter il a niké Hermione » ? Vulgarité, révoquée ! « Venez voir pikachu.skyblog.fr » ? Spam, rév… Ah, trop tard, grillé par Salebot. Salebot, c’est l’arme ultime de Wikipédia. Et pour cause : il n’est pas humain. Un « bot » est un programme conçu pour effectuer automatiquement des tâches répétitives et ingrates, comme la gestion des liens entre les Wikipédia de différentes langues. Salebot, lui, est spécialisé dans la lutte contre le « vandalisme ». Il surveille les actions effectuées par les internautes non inscrits et les nouveaux utilisateurs, reconnaît les mauvaises modifications (insultes, mots-clés comme « décédé » ou « lol », excès de ponctuation…) et les fait disparaître dans la seconde. Pour les vandalismes plus subtils, on ne pourra compter que sur la vigilance imparfaite des patrouilleurs humains.

Et pourtant elle tourne, cette encyclopédie ! C’est là le mystère et la grande force de ce projet pharaonique, qui ne repose que la surmotivation d’anonymes enthousiastes. « Wikipédia marche très bien alors qu’elle prouve tous les jours qu’elle ne devrait théoriquement pas fonctionner », aiment répéter ses plus ardents défenseurs.

 

Paru dans Libération du 14 janvier 2011



16/01/2011
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