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Entre igname et nickel


 
L’usine du Nord pour toile de fond. La région de Voh, et plus particulièrement les tribus d’Oundjo et de Gatope, vit un nouveau quotidien. L’implantation du complexe métallurgique bouscule en effet les habitudes.

« On a attrapé la maladie des Parisiens, lance avec humour Felix Dounezek, chef du district coutumier de Voh, maintenant c’est métro, boulot, dodo… » Nul doute, la construction de l’usine du Nord, à deux pas des tribus de Gatope et d’Oundjo, bouleverse les habitudes.
Finies les longues soirées où les habitants de la tribu se retrouvaient autour du feu pour échanger. « Maintenant, c’est difficile de parler avec les jeunes », confie Henri Khamene, président du conseil des chefs de clan d’Oundjo. « Ils nous disent qu’ils doivent aller se coucher car ils travaillent le lendemain. Et le matin, c’est pareil. On ne prend plus le temps de prendre le café, ils partent trop tôt. »

Pollution. Un relationnel en berne qui inquiète pour perpétuer la transmission. « Nos jeunes ne parlent pratiquement plus la langue », regrette le coutumier d’Oundjo. Et une accélération du rythme de vie qui fait oublier l’importance du champ et de l’igname. « On le voit dans les coutumes ou durant les repas, il y a de plus en plus de riz. Et de toute façon, même si on fait cuire du manioc ou du taro d’eau, les jeunes vont préférer manger le riz. »
Puis, chaque jour, il y a ces centaines de véhicules qui traversent du matin au soir cette tribu qui, depuis peu, a vu naître des trottoirs en bordure de RT1. « Ça fait beaucoup de bruit et parfois certains roulent vraiment trop vite », note Henri Khamene qui s’inquiète aussi de cette mer qui a tendance à se brouiller. « Même s’il y a toujours autant de poissons, depuis qu’ils ont commencé à ouvrir les routes sur le massif, l’eau est sale. On craint un peu la pollution. »

Toute cette population qui passe, c’est un très bon moyen d’écouler leurs produits.

Tout ça n’a de cesse de lui rappeler qu’à deux pas, il y a quelque chose de nouveau.
Mais ce quelque chose, pour Henri Khamene, est important. « Ça nous fait plaisir de voir que ça avance. Avant, sur cette terre des grands-pères, il n’y avait rien. » Aujourd’hui, c’est du travail pour les jeunes qui peuvent ainsi faire face plus aisément au coût de la vie. Certes, « il y a moins d’échanges que par le passé. Par exemple, maintenant pour faire garder les enfants, il faut payer. »

Richesse. Mais, Henri Khamene voit du bon dans l’implantation de l’usine du Nord. « Pour les mamans qui pêchent du crabe, toute cette population qui passe c’est un très bon moyen d’écouler leurs produits. C’est la même chose pour les pêcheurs. Et puis, certains ont créé leurs petites entreprises. On ne sait pas si ça marchera mais ils ont essayé. »
Les cotisations lors des coutumes sont également beaucoup plus importantes qu’auparavant, « les gens sont plus riches », se réjouit-il.
L’usine du Nord n’est finalement qu’une pierre de plus à l’évolution générale de la région, car ces coutumiers admettent aisément que « ce n’est pas l’usine qui fait que les jeunes s’écartent de la tradition. C’est eux-mêmes qui ont décidé de s’en éloigner. Avant l’usine déjà, ils n’allaient plus aux champs. »

Marjorie Bernard

 

 

« Une fondation où irait toute la valeur ajoutée »

Questions à... Felix Dounezek, président du district de Voh.

  •  Les Nouvelles calédoniennes : Vous avez accepté le geste pour son implantation sur la terre de vos vieux. Quelles sont les retombées de l’usine du Nord pour les coutumiers ?

Felix Dounezek : Oui, nous étions d’accord pour ce projet et nous attendions un retour. Qu’est-ce que KNS fait aujourd’hui pour les coutumiers ? Un marché pour la vente de crabes à Oundjo… C’est une goutte d’eau en termes de retombées. Le développement des petites entreprises, c’est de la poudre aux yeux ! Le problème est que nous avons été écartés par les politiques. Pourtant, je rappelle qu’une résolution de l’ONU, ratifiée par le président Sarkozy, met en avant nos droits. Mais où est la loi de pays ? Et qui profite de la valeur ajoutée ? Pas tout le monde. Nous, les coutumiers, on a zéro.

  • Comment pensez-vous permettre à l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie de profiter de la valeur ajoutée de l’usine du Nord et des usines de Doniambo et Vale ?

On doit retrouver la valeur d’échange. Je pense qu’on devrait créer une fondation où irait toute la valeur ajoutée. Ainsi on pourrait partager les richesses et rétablir l’équilibre. Aujourd’hui, est-ce que les personnes qui vivent dans la Chaîne bénéficient de la valeur ajoutée ? Non. Je souhaiterais que ces retombées aillent à toutes les communautés. Est-ce normal, alors que bientôt nous aurons trois usines, qu’il existe en 2011 des squats ? Pourquoi donne-t-on à nos vieux des pensions au compte-gouttes ? Il y a pourtant de l’argent à la province Nord qui nous parle d’équilibre. Mais où est-il cet équilibre ?

  • En quoi ce partage vous paraît-il essentiel ?

Sans ça, comment va être l’indépendance ? Ce que je vois, aujourd’hui, ce sont des politiques qui ne gèrent pas le patrimoine. Dans 50 ans, l’usine du Nord ce sera fini. Il faut penser maintenant au partage et à la valeur ajoutée. Le problème c’est que nous subissons la deuxième colonisation par le monde de la consommation. Tout le monde veut sa maison, son bateau, son 4x4… C’est difficile de résister.

 

 



26/04/2011
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