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Le spleen de la jeunesse kanak

 

LE MONDE | 05.12.2012 à 16h45, Par Claudine Wéry

 

Son idéal serait de rentrer vivre à Maré. Y planter du santal et des ignames, loin de la ville, "où tout se paie". Là-bas, dans son île natale, Stanley Jemes s'installerait avec sa famille, en tribu. "A Maré, on vit tous ensemble. Ici, à Tindu, c'est chacun pour soi", lâche ce jeune Kanak, bonnet enfoncé sur la tête et tongs aux pieds. A 24 ans, il a décroché pour six mois un poste de "relais de quartier" payé 85 % du smic. A Tindu, cité populaire du nord de Nouméa, il aide les jeunes à renouer avec l'école ou à monter des petits projets.

"Dès le primaire, il y a des gosses qui traînent la journée. Je leur dis que moi je regrette de ne pas être allé au bout de ma scolarité, que ça ne sert à rien de boire et de fumer du cannabis, mais souvent ce sont des paroles dans le vent !", raconte ce père souriant d'un bambin de 4 ans qui aura bientôt un deuxième enfant. Avec sa copine, son fils, ses parents et son frère, Stanley Jemes vit à l'étroit dans un studio, n'ayant "pas assez de sous" pour obtenir un logement social, qu'il sollicite depuis cinq ans.

A Tindu, sur la presqu'île de Ducos, où, passé la zone industrielle, s'enchaînent les cités, "tous ces petits Kanak qui foutent le bordel" l'inquiètent. "Dans la tribu, les vieux parlaient aux jeunes et ils savaient sévir. A Nouméa, les parents n'osent plus astiquer ["corriger"] les gosses parce qu'ils ont peur qu'ils portent plainte et les envoient devant le tribunal", confie Stanley Jemes, sans rancune pour les coups de trique reçus naguère à Maré.

Etudiant en première année de sciences de la vie et de la Terre, Nelson Lallié, tout juste 20 ans, trouve, lui, qu'en Nouvelle-Calédonie, où la moitié de la population a moins de 30 ans, "la parole des jeunes n'est pas prise en compte". "Personne ne fait attention à nous, par exemple on ne facilite pas la vie des étudiants", déplore celui qui veut devenir ingénieur. Il cite le service des bus de cette université excentrée qui s'arrête à 19 heures alors que certains cours s'achèvent à 20 heures.

 

"LE PRÉSENT EST LE TEMPS DU PARTAGE"

Le mal de vivre des jeunes Kanak est un des sujets récurrents qui taraudent la société calédonienne. Dans ce lointain archipel, où le drapeau tricolore fut planté en 1853, indépendantistes kanak et loyalistes caldoches ont enterré la hache de guerre depuis 1988, en signant les accords de Matignon, suivis en 1998 de l'accord de Nouméa.

Sur cette terre riche en minerai de nickel, dont l'exploitation a drainé au fil du temps une mosaïque de communautés, la France espère réussir une décolonisation pour la première fois de son histoire en accompagnant le territoire sur la route de l'émancipation. Le préambule de l'accord de Nouméa,

véritable Loi fondamentale du Caillou, jamais remise en question par l'ensemble des leaders locaux, reconnaît "les ombres et les lumières de la période coloniale".

"Le passé a été le temps de la colonisation. Le présent est le temps du partage, par le rééquilibrage. L'avenir doit être le temps de l'identité, dans un destin commun", poursuit ce texte, conciliant fierté et repentance.

Progressivement, les autorités locales se voient transférer des compétences (enseignement, commerce, sécurité civile...), avec l'appui technique et financier de l'Etat, avant un référendum d'autodétermination qui aura lieu entre 2014 et 2018. D'ici là, le défi majeur consiste à donner de la chair à ce fameux "destin commun". Le dessein paraît chimérique au regard de cette importante frange de la jeunesse kanak qui "reste en carafe", comme l'exprime l'anthropologue Patrice Godin.

"Ils ne souffrent pas d'une perte de culture mais d'un sentiment de perte de sens, ce qui est beaucoup plus grave. Les jeunes Kanak ne sont pas déchirés entre tradition et modernité, il faut qu'ils inventent un nouveau schéma : au Japon, par exemple, la société est à la fois très traditionnelle et très moderne."

 

DUALISME CULTUREL

Pédopsychiatre au centre d'accueil et de soins pour adolescents (Casado), Bruno Calandreau voit défiler des jeunes "honteux de ce qu'ils sont, inquiets de ce qu'ils vont devenir". "La Nouvelle-Calédonie elle-même est un pays adolescent, qui se cherche une identité et qui, peu à peu, dénoue le lien avec la mère patrie. Elle évolue à grande vitesse sans savoir vraiment où elle va puisque l'avenir politique n'est pas tranché. Ce climat est anxiogène pour les jeunes", souligne le praticien.

L'urbanisation - 72 % de la population habite à Nouméa et dans sa périphérie -, le boom de l'industrie du nickel qui a attiré les multinationales, le nouvel appétit de la Chine, le déferlement d'Internet et de moult chaînes de télévision, ont plongé la société kanak au coeur de la mondialisation.

"Il est logique que la culture kanak subisse une déperdition et que les jeunes soient en perte de repères. L'axe central choisi dans les accords de Matignon ou celui de Nouméa est celui du rééquilibrage. Ce n'était pas le choix du retour à la terre mais de l'intégration dans le système économique occidental. Ailleurs, cela s'est fait sur plusieurs générations, ici c'est en une seule. Au

XXI siècle, tout va vite", analyse Christophe Sand, archéologue et observateur attentif des mutations en cours.

Président de la Ligue des droits de l'homme et quatrième bachelier kanak en 1964, Elie Poigoune tire depuis plusieurs années le signal d'alarme à propos du malaise des jeunes et de la relative indifférence des pouvoirs publics. "Les gens ne se rendent pas compte du choc terrible qu'a été la colonisation. Nos valeurs, notre spiritualité, notre paganisme ont été broyés par le système européen."

A l'instar de nombreux professionnels de l'éducation et de l'insertion, cet ancien professeur de mathématiques insiste sur le dualisme culturel qui se révèle dès l'école. "La société kanak est fondée sur le groupe, le collectif et les échanges. A l'école et dans le fonctionnement occidental, l'individu prime, or notre organisation ne permet pas aux jeunes de construire leur individualité. De fait, ils ne savent plus à quel monde ils appartiennent."

 

CORRECTION DES DÉSÉQUILIBRES

En 2009, selon une étude universitaire, on ne comptait que 12,5 % de bacheliers d'origine kanak (40 % de la population) contre 54,1 % d'Européens. Bien que l'enseignement du primaire au secondaire soit désormais du ressort des autorités locales, le travail sur la définition d'un projet éducatif, victime des querelles politiques, est en panne. Jeune docteur en sciences de l'éducation, Richard Waminya observe que "l'élève kanak continue d'être cloîtré dans un schéma qui ne lui convient pas, car sa pensée n'est pas linéaire mais circulaire, sous forme de réseaux, de relations entre l'individu et l'objet". Dans quatre classes expérimentales de l'île de Lifou, il a obtenu "des résultats spectaculaires, grâce à une approche entretenant le lien entre maison et école".

Il espère ainsi que les parents "prendront de nouveau à coeur leur rôle de transmetteur de savoir", alors que l'école est encore souvent considérée comme "l'école des Blancs".

En dépit d'évidents progrès, des budgets investis et de programmes de formation discriminatoires en faveur des Kanak, la correction des déséquilibres ne se fait qu'à petits pas. En vingt ans, le nombre de Kanak occupant un poste d'encadrement a été multiplié par 7, mais ce volume ne représente que 3 % des actifs kanak alors que ce ratio est de 13 % dans le reste de la population. Médecins, magistrats, architectes ou dentistes kanak se comptent sur les doigts de la main.

Ces décalages confortent la posture victimaire dans laquelle s'enferment certains discours politiques dont ne se satisfait pas Christophe Sand, descendant de "transportés" algériens. "Les Arabes, les Vietnamiens ou les Indonésiens de Nouvelle-Calédonie ont aussi vécu dans des cabanes. Il y a un moment où il faut faire le deuil du passif colonial. Des jeunes l'ont fait et sont passés à autre chose, c'est une génération charnière", affirme-t-il, persuadé que "la culture kanak va se régénérer pour devenir une culture du XXI siècle. Elle est vivante, elle n'est pas figée dans un musée".

 

SUICIDE, CONSOMMATION EXCESSIVE D'ALCOOL ET CANNABIS

Indépendantiste pragmatique, Charly Zongo, trentenaire et docteur en environnement, se désole de voir "ces jeunes en capuche qui crient "Kanaky 2014" à tout bout de champ. Ce qui compte, assène-t-il, c'est le travail à fournir avant le référendum. Le pays va maîtriser ses compétences, prenons

nos responsabilités".

Suicide, consommation excessive d'alcool et de cannabis ou comportements à risques sur les routes ou dans la sexualité sont les principales conséquences de la déshérence de cette génération, tiraillée entre un monde traditionnel qui s'étiole et une société de consommation qu'ils n'ont pas intégrée.

Ainsi, un quart des faits de délinquance sont imputables aux mineurs, contre moins de 18 % en métropole. Au Camp-Est, prison délabrée de Nouméa qualifiée de "bagne postcolonial" par un avocat de la Cour de cassation et où s'entassent 420 détenus pour 192 places, 85 % des prisonniers sont des Kanak de moins de 30 ans.

Pour juguler la délinquance, le premier adjoint au maire de Nouméa, Gaël Yanno, ancien député UMP battu en juin, avait proposé durant sa campagne l'instauration d'un couvre-feu pour les moins de 13 ans. Une idée qui fait bondir Marianne Humbert-Deswartes, juge des enfants, qui dénonce sans répit les failles du système."



06/12/2012
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