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«L’important, c’est de savoir qui est citoyen»

 

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Eric Babin, ancienne figure de la politique en province Nord, aujourd’hui sans mandat ni appartenance à un parti, estime qu’il est grand temps de définir la citoyenneté calédonienne pour préparer sereinement la sortie de l’accord de Nouméa.

 

  • Les Nouvelles calédoniennes : Vous avez récemment exprimé en public certaines de vos idées pour la construction de la Nouvelle-Calédonie. Comment concevez-vous l’avenir du pays ?

Eric Babin : On pourra construire un pays le jour où la droite progressiste et les modérés du FLNKS s’entendront. Les mentalités ne sont peut-être pas encore prêtes, mais il faut absolument se rapprocher les uns des autres. Il faut que les progressistes nonindépendantistes fassent un pas, mais il faut surtout que les gens du FLNKS en fassent un vrai. Quand on voit dans une interview que Roch Wamytan dit : « Nous, on n’a rien demandé et on ne doit rien », je me demande où est la démarche consensuelle ? Où est ce pas l’un vers l’autre ? Le jour où j’entendrai les gens du FLNKS dire que tous ceux qui sont citoyens ont les mêmes droits et devoirs que les autres, on n’aura plus besoin de revendiquer notre légitimité les uns et les autres. Ce sera un acquis et là on pourra travailler. Pour le moment, il y a encore des gens qui se demandent s’ils ne vont pas avoir un billet d’expulsion comme au Vanuatu, parce qu’il n’y a rien de défini sur la citoyenneté. Il est pourtant primordial pour l’avenir de commencer par ça.

  • Vous préconisez donc de s’attaquer à la définition des critères de citoyenneté sans plus tarder ?

Oui. A partir du moment où on aura défini les critères de citoyenneté, on ne se posera plus la question de la légitimité à rester là ou pas. Les gens seront citoyens ou pas. Pour le moment, il n’y a que des questions. Qui sera citoyen demain ? Est-ce seulement les gens de droit particulier ? Est-ce seulement ceux qui ont eu le droit de vote depuis 1998 ?…. Pour que les gens puissent aller de l’avant, puissent progresser, il faut que tout ça soit défini noir sur blanc et qu’on arrête de se poser des questions. La question, ce n’est pas indépendance ou pas indépendance, c’est citoyenneté ou pas citoyenneté. Après, qu’on soit sous un régime d’indépendance/association en confiant à la France les pouvoirs qu’on n’est pas capable d’exercer ou qu’on ne veut pas exercer, ou bien qu’on soit dans une autonomie la plus large, comme nous y mène l’accord de Nouméa, ce n’est pas le plus important. Ce qui est très important, c’est de savoir qui est citoyen. Ceux qui sont citoyens investiront ici au lieu de le faire sur un compte placé ailleurs, en euro ou en dollar. A titre personnel, pas parce que j’ai cinq générations car ça ne veut rien dire, je ne veux pas que mes enfants aient à se justifier ou se battent pour leur citoyenneté. A partir du moment où ça sera défini de manière consensuelle, notre pays progressera encore beaucoup plus vite.

  • Quels sont les critères qui vous paraissent prioritaires pour définir la citoyenneté ?

Les critères de citoyenneté, pour moi, ce n’est pas seulement le lieu de naissance, mais c’est lié au choix de vie et surtout au choix du lieu de mort. Personnellement, j’ai tout investi ici, et je sais que je vais mourir ici. J’ai même entamé des démarches pour être enterré sur ma propriété. Ce sont ceux qui se sont battus pour l’Amérique qui ont fait l’Amérique. La Calédonie, c’est la même chose. Ce n’est pas seulement un droit d’y naître ou un droit du sol. Je distingue le Français qui vient ici pour deux ans de celui qui vient faire sa vie en Calédonie, qui s’investit ici. Le second est citoyen comme moi. Il y a des Mélanésiens qui vivent en Métropole et qui ont des enfants nés là-bas. Ces enfants, qui n’ont jamais connu la Calédonie, auraient plus de droits que moi qui ai cinq générations ? Ou que celui qui est arrivé ici il y a trente ans et qui y a construit sa vie ? Il faut être honnête, ce n’est plus une histoire d’ethnies, c’est une histoire de critères de citoyenneté. D’autant que le métissage est très important en Calédonie. On ne peut qu’arriver à ça comme conclusion. Mais il faudra aussi se pencher sur le dossier du cadastre des terres coutumières.

  • C’est-à-dire ?

Nous ne serons pas tous égaux tant qu’on n’aura pas fait une partie de l’accord de Nouméa qui est le cadastre des terres coutumières. Chacun sait que lorsqu’un Mélanésien a un projet et qu’il y a une prévision de rentabilité financière, il se voit réclamer immédiatement une part par tout le monde. Du coup, il arrive souvent que le projet avorte ou capote dans les premières années. Tant qu’on n’aura pas fait ce cadastre des terres coutumières, le Mélanésien ne pourra pas se servir de son capital foncier comme garantie ou comme apport personnel à un investissement quelconque.

  • Mais les Kanak veulent-ils vraiment de ce cadastre ?

Le gros problème, c’est qu’avec la culture orale, on ne pourra le faire que dans 10 à 20 % des cas. Pour tout le reste, il faut trouver une solution car chaque clan a sa vérité. Plus de 70 % du foncier est sujet à litige. C’est justement pour cette raison que personne n’a voulu prendre ce dossier à bras le corps. Nous, en tant que non Mélanésiens, on ne peut pas le faire sans passer pour des néo-colonialistes. Et les Mélanésiens ne veulent pas car ils savent que c’est ingérable.

  • Vous souhaitez donc quelque chose d’impossible à réaliser ?

Non, difficile mais pas impossible. Ce qui est impossible, c’est d’essayer de revenir 200 ans en arrière. J’en avais discuté il y a quelques années avec un indépendantiste de l’UC de Poindimié, Richard Poido. On était d’accord sur le fait qu’on aurait du mal à définir la vérité. Mais il était partisan de partir d’un point zéro en arrêtant une année précise. Et qu’on répartisse les terres à partir de la situation lors de ce point zéro. Alors si, c’est possible de faire le cadastre des terres coutumières, mais d’une façon pragmatique. Et ce n’est pas moi qui le dit, c’est Richard Poido, devenu un cadre de la fonction publique au haussariat. Les Mélanésiens qui ont vraiment envie de progresser sont d’accord avec ça.

  • Vous estimez qu’il n’est pas souhaitable de continuer avec la coexistence d’un statut de droit commun et d’un statut de droit coutumier…

Les accords de Matignon ont eu l’avantage de nous remettre sur la même route. Mais s’il y en a un qui a une deux chevaux quand l’autre a une Ferrari, dans vingt ans on sera dans la même situation qu’avant. Tant qu’on ne fera pas ces réformes de fond sur le foncier et le droit coutumier, on aura toujours deux catégories de citoyens et il y aura deux chances différentes de réussir dans la vie. Quand un Mélanésien décède, ses enfants ne sont pas forcément héritiers de ses biens. Pour moi, ce n’est pas incitatif pour progresser. Ce n’est pas très motivant de travailler toute sa vie quand on ne sait pas trop à qui ça va revenir après. Ce que je dis va peut-être passer pour outrancier, mais je rappelle qu’à l’époque des régions, Auguste Parawi-Reybas, élu RPCR, avait déjà posé cela à Paris devant les élus du FLNKS en disant qu’il faudrait qu’il n’y ait qu’une seule catégorie de citoyens. Je ne dis pas ça par opposition à certains droits, mais seulement parce qu’il faut qu’on soit sur un pied d’égalité si on veut donner les mêmes chances à tout le monde. On sait bien que le statut coutumier est restrictif, qu’il est même parfois comme un frein au développement. Enfin, je trouve aberrant et irrationnel de revendiquer le drapeau en restant dans un droit particulier qui date de la pleine période coloniale. Et les Mélanésiens progressistes avec qui je discute en sont conscients, même si en fonction de leur rang coutumier, ils n’ont pas le droit d’en parler publiquement. Il faut vraiment aller de l’avant, le cadastre des terres coutumières et la révision du droit coutumier devraient être la revendication numéro un du FLNKS. C’est la meilleure façon pour faire du rééquilibrage et rapprocher les citoyens les uns des autres.

 

Bio express

  • 52 ans, né le 18 octobre 1959 à Nouméa, marié et père de deux enfants âgés de 17 et 11 ans.
  • Entré en politique à 17 ans chez les jeunes du RPC (Rassemblement pour la Calédonie devenu ensuite RPCR).
  • Délégué RPCR de la commune de Voh de 1981 à 1999. Elu RPCR à la province Nord et au Congrès de 1995 à 1999.
  • Après cinq ans de retrait, il reprend la politique en 2004 avec la création de l’Avenir ensemble.
  • Membre des gouvernements Thémereau et Martin de 2004 à 2009 en tant que chargé de l’agriculture.
  • Depuis, n’est plus adhérent d’aucun parti et se consacre à son métier d’éleveur de bovins à Témala (Voh).
 


06/05/2011
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