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L'Espagne a mal aux côtes


José Luis Rodriguez Zapatero a blêmi sous l'outrage. Dans l'enceinte du Parlement européen, ce 6 juillet, une eurodéputée britannique venait de le comparer à Robert Mugabe. Selon Marta Andreasen, représentante du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP, eurosceptique), le chef du gouvernement espagnol ferait preuve à l'égard de ses compatriotes résidant en Espagne de la même brutalité que le dictateur africain quand celui-ci entreprit d'expulser les fermiers blancs du Zimbabwe.

Il est vrai que des milliers de citoyens britanniques vivant en Espagne, mais aussi beaucoup d'Allemands et pas mal d'Espagnols, risquent de perdre leur maison depuis que, en 2009, le ministère de l'environnement s'est mis en tête d'appliquer à la lettre une loi de protection du littoral, adoptée en 1988 sous le gouvernement de Felipe Gonzalez, mais oubliée depuis dans un tiroir.

Plus de 300 000 maisons seraient ainsi menacées de destruction, dont 100 000 construites dans une bande de 100 mètres à partir du rivage. Les propriétaires des bâtiments datant d'avant 1988 seront expropriés mais autorisés à y résider encore pendant trente ans moyennant le paiement d'une location à l'Etat. Les maisons construites après 1988 seront purement et simplement détruites, aux frais de leurs propriétaires et sans la moindre indemnisation.

En Andalousie, où est concentrée la majorité des constructions abusives, les maires ont reçu, ce printemps, les premières injonctions de l'administration régionale. A Mijas, par exemple, un de ces villages de l'arrière-pays andalou devenu une ville de 60 000 habitants sous l'effet de l'urbanisation sauvage, plus de 8 000 maisons, abritant le tiers de la population, sont frappées d'un arrêté de démolition. Que dire de Fuengirola, à quelques kilomètres de là, et des autres stations balnéaires de la Costa del Sol, où l'on se baigne en rangs serrés au pied des barres d'immeubles ?

C'est dans cette province de Malaga que la mobilisation est la plus forte. En mars, une marche de protestation a rassemblé plusieurs milliers de "résidents menacés par la loi" derrière le slogan : "Punissez les coupables, pas les victimes." Compatissant, M. Zapatero avait répondu à Mme Andreasen qu'il se sentait "proche de ces gens qui ont probablement été l'objet d'une fraude de la part d'un prédateur du secteur immobilier". Certes, les aigrefins existent en Espagne comme ailleurs, mais, objecte Werner Schwoerer, représentant d'une association locale de défense : "La quasi-totalité de ces maisons ont été construites en toute légalité, grâce à des permis délivrés par les municipalités."

Après en avoir profité, ces petits propriétaires dénoncent le "chaos urbanistique" d'une Espagne confrontée aux dérives de ses années de prospérité. L'urbanisation à outrance des décennies 1990-2000 a surtout fait des dégâts en bordure de mer, sur ces 7 % du territoire national où vit 44 % de la population espagnole et où s'entassent 80 % des 60 millions de touristes.

Entre 1987 et 2006, plus de 50 000 hectares de sol naturel ont été détruits sur une bande de deux kilomètres tout au long des 10 000 kilomètres de côte. Ce qui, converti dans l'unité de mesure du pays, "représente la disparition chaque jour d'une superficie équivalente à huit terrains de football", selon le calcul de Greenpeace Espagne, qui a présenté récemment son dixième rapport annuel sur l'état des côtes.

Faute de règlements d'urbanisme et de contrôles suffisants, les maires ont eu tout loisir de reclasser des zones agricoles ou protégées en terrains constructibles. Ediles locaux, promoteurs et entrepreneurs du bâtiment sont, par centaines, dans le collimateur de la justice, car béton a rimé avec corruption. En 2006, année paroxystique de la bulle immobilière, c'est en Espagne que circulaient plus du quart des billets de 500 euros émis par la Banque centrale européenne.

L'Andalousie aurait déjà bétonné 59 % de son littoral. L'emblème de cette folie urbanistique est encore visible sur la plage d'Algarrobico, près d'Almeria, où se dresse la masse inachevée d'un hôtel de vingt étages, dont les 65 000 mètres cubes de béton débordent sur le sable, à moins de trente mètres de la mer. Ici, en plein coeur du parc naturel de Cabo de Gata, un projet touristique bardé de toutes les autorisations locales et régionales prévoyait, à terme, un complexe de sept hôtels et mille cinq cents appartements avec parcours de golf.

Arrêté en avril 2008 par une décision de justice pour "entrave à la loi littoral", le chantier n'est que suspendu dans l'esprit de son promoteur comme pour les élus locaux, très remontés contre les écologistes. La démolition de cette verrue a beau avoir été exigée par le tribunal, le site, qui avait servi de décor au Lawrence d'Arabie de David Lean en 1962, n'est pas près de retrouver sa virginité.

Juan Lopez de Uralde, le directeur de Greenpeace, est pessimiste : "Le plus grave est que la tendance se poursuit et que les hommes politiques travaillent dur pour en finir avec l'unique norme qui protège le littoral", lance-t-il. Selon l'ONG, le ballet des grues et des engins de terrassement reprendra dès que la conjoncture le permettra : les terrains déjà "requalifiés" constructibles par les communes permettraient d'accueillir vingt millions de logements supplémentaires.




17/08/2010
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